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mercredi, 28 février 2018 14:19

Parler des inégalités à notre époque

Écrit par  François Côté-Vaillancourt
Le Centre d’éthique de l’Université de Sudbury est un centre de service, de recherche et de coordination qui se préoccupe des questions d’éthique contemporaines. Le Voyageur collabore avec le Centre afin de publier un texte sur une question d’éthique d’actualité une fois par mois.

Le 22 janvier dernier, l’organisme Oxfam a publié un rapport sur les inégalités dans le monde comprenant un certain nombre de figures très marquantes, dont la suivante : en 2017, 82 % de la richesse créée à travers le monde est allée au 1 % le plus riche.

Que penser de ce chiffre? Tout d’abord, ce n’est pas la première fois qu’Oxfam lance le débat sur la croissance des inégalités économiques. L’an dernier à pareille date, le fait marquant de leur rapport était le fait qu’une poignée d’hommes riches (8, 40 ou 60 selon les calculs) monopolisent autant de richesse que la moitié de l’humanité, soit 3,6 milliards d’humains.

On pourrait se dire que de tels chiffres ne sont qu’un écran de fumée, mais il faut bien comprendre l’intérêt de ce contrediscours. En effet, pendant les années 90, nos sociétés se sont vraiment mises à célébrer le nombre de millionnaires comme un indicateur de la santé de notre économie, suivant l’idée qu’une vague montante soulève tous les bateaux.

Si Oxfam tente de renverser la vapeur, c’est parce qu’il y a lieu de douter de cet adage. Du tiers-monde au Nord de l’Ontario, il y a de très bonnes raisons de remettre en question l’idée selon laquelle l’enrichissement des plus riches est un signe de vitalité pour tous. Au contraire, ce serait plutôt là un symptôme d’une certaine faillite de nos sociétés.

Évidemment, si le 1 % monopolise tant d’argent, alors il en reste moins pour les autres. La majorité de la population canadienne a ainsi vu ses revenus stagner depuis des années, malgré l’énorme création de richesse. Certes, la richesse circule dans une certaine mesure, mais elle ne circule pas nécessairement partout. Si les industries de luxe, les métropoles et les services financiers en profitent; les travailleurs, les commerces de proximité, les régions éloignées et les services publics sont souvent laissés à l’écart. D’où la stagnation des conditions matérielles de la grande classe moyenne prétendument au cœur de notre société.

Et donc, ce n’est pas un mystère si plusieurs, désemparés par leurs conditions stagnantes, sont séduits par les discours d’extrême droite et sont menés à blâmer les chômeurs, les immigrants, la Chine; bref autant d’épouvantails très visibles qui n’y sont pourtant pour rien dans la stagnation de la classe moyenne. 

Autrement dit, du premier problème, on entrevoit un second, soit celui de favoriser l’émergence d’une hargne populaire qui risque, même ici au Canada, de se déverser sur l’étranger, l’immigrant, le plus démuni. En ce sens, les rapports d’Oxfam permettent de redécouvrir quelque chose que l’on a oublié pendant quelques décennies, soit comment débattre publiquement de la concentration de la richesse, pour ne pas laisser ce terrain ni au communisme simpliste, ni aux fausses solutions et aux chasses aux sorcières de l’extrême droite.

L’objectif est de réaliser que notre économie ne fonctionne plus pour tous, et donc, de remettre en marche des mécanismes testés et prouvés, comme l’impôt progressif et la taxation sur les gains en capital et les successions. On peut aussi examiner de nouvelles idées, comme celle d’allocation universelle.

Au final, il y a énormément de place au discours réformiste et modéré, dans lequel on ne construit ni murs ni camps et on ne persécute ni les minorités ni les plus riches. Notre système économique a besoin d’être encadré plutôt que d’être aboli et il se trouve que l’on a largement été capable de l’encadrer correctement par le passé, mais malheureusement, on a quelque peu oublié comment lancer de tel débat d’une manière productive.

Pour amorcer le débat sur de bonnes bases, il faut sans doute discuter de notre discours méritocratique. À bien des égards, on représente le 1 % comme une élite méritante et l’idée de redistribution comme un vol. Cependant, quand on regarde la réalité, les plus riches sont souvent des héritiers, peu ou pas actifs dans leur propre enrichissement, ou encore des investisseurs qui s’enrichissent sans nécessairement contribuer au travail ou à la direction de l’entreprise.

De plus, comme le rappelle Oxfam, parmi le fameux 1 %, 9 sur 10 sont des hommes. Bref, le 1 % qui accapare tant est tout sauf une élite de méritants de tout sexe ou origine, qui aurait obtenu cette richesse de chaude lutte, uniquement par ses efforts et son génie. 

Au début du 20e siècle, les intellectuels américains et canadiens s’entendaient tous pour s’opposer aux grandes inégalités et à la société de classe qu’ils observaient en Europe. Ici même, nous étions fiers d’être une société jeune, qui récompense le travail et la solidarité, plutôt que la richesse et la naissance. Sans doute est-il temps aujourd’hui de raviver nos racines progressistes et égalitaires et de recommencer à discuter ensemble des inégalités. 

Lu 1151 fois Dernière modification le mardi, 27 mars 2018 15:46

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