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mardi, 27 mars 2018 15:46

La démocratie se dévore elle-même

Écrit par  François Côté-Vaillancourt
Le Centre d’éthique de l’Université de Sudbury est un centre de service, de recherche et de coordination qui se préoccupe des questions d’éthique contemporaines. Le Voyageur collabore avec le Centre afin de publier un texte sur une question d’éthique d’actualité une fois par mois.

Pour bien fonctionner, une démocratie a besoin d’institutions de médiation qui ne sont pas elles-mêmes démocratiques, comme les tribunaux, les partis politiques et les médias.

Il y a maintenant quelques semaines, la course à la chefferie du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario s’est terminée. Certains se désolent du résultat, d’autres se réjouissent, mais tous s’entendent sur le fait que de telles courses sont d’importants moments de démocratie. Après tout, n’est-il pas merveilleux que l’on puisse choisir ainsi nos candidats?

Permettez-moi de défendre ici une position à contrecourant. Quoique cela soit largement oublié de nos jours, il y a de bonnes raisons de ne pas toujours suivre une procédure démocratique. En particulier, les partis politiques furent autrefois d’authentiques institutions, dotées d’une identité distincte et vouées à jouer un rôle propre. Dans le cas du choix du chef de parti, les «pièces enfumées» depuis lesquelles une cabale d’hommes puissants allait déterminer le prochain chef appartiennent évidemment au passé. Pourtant, il y a certains avantages à ce que les structures internes d’un parti politique exercent ce contrôle sur leur propre direction.

Premièrement, un pilier central de la démocratie représentative consiste à modérer les passions de l’électorat en mandatant des représentants (et rapidement, des partis politiques). Les exemples des abus et passions de l’électorat étant multiples, on a intentionnellement voulu limiter nos propres élans démocratiques. À ce titre, tout comme l’on ne gouverne pas uniquement par référendum, il peut y avoir un avantage à ne pas choisir les chefs de partis par un vote démocratique.

Bien entendu, nous ne devrions pas non plus exagérer en laissant croire que jamais les élites n’exhibent les passions et les erreurs de l’électorat. Mais justement — et cela forme notre second argument — il s’avère qu’il est beaucoup plus aisé de placer le blâme sur les dirigeants d’un parti que sur l’électorat plus large, après qu’un mauvais chef fut choisi. Dans une telle éventualité, si l’exécutif d’un parti est vraiment à la source de la décision, celui-ci peut être dénoncé et des carrières peuvent se terminer abruptement. Et, bien sûr, cette éventualité risque de peser sur les réflexions de tels individus. De plus, le fait qu’une institution doive rendre des comptes la mène à justifier ses décisions à l’ensemble de la population : quelle est la vision de la société de ce parti et pourquoi choisir ce chef parmi tant d’autres? À l’inverse, le vote populaire obscurcit tant la responsabilité individuelle que la justification à autrui des choix effectués. «Le peuple a parlé», certes, mais qu’est-ce qui fut dit exactement, pourquoi, par qui et qui continuera à défendre ce choix demain? Voilà qui est moins clair.

Troisièmement, on oublie souvent ce fait, mais les chefs de partis doivent travailler avec les autres élus, plutôt que de diriger des employés, à la manière d’un chef d’entreprise. Dès lors, il est très problématique de contourner les députés en permettant aux membres de sélectionner le chef de parti. Cette tension explique plusieurs des dysfonctionnements actuels du Congrès américain, au sein duquel très peu d’élus républicains soutiennent Donald Trump. Un scénario analogue est aussi possible à gauche, le choix de Jeremy Corbyn par les membres du parti travailliste britannique ayant tout autant frustré les élus du parti, dont plusieurs ne désiraient pas se conformer à sa direction. À ce titre, le modèle des parties prenantes (stakeholder) nous dit qu’un vote purement démocratique a tendance à ne pas respecter le fait que certains seront davantage affectés par une décision donnée. Dans le cas qui nous occupe, on voit qu’il n’y a pas de commune mesure entre le fait de désigner tel ou tel chef pour le député dont la carrière et l’image sont en jeu et pour divers militants; certains pouvant simplement mettre fin à leur affiliation si le choix se révèle erroné — c’est d’ailleurs pour cette raison que, seul entre tous, je vois une raison d’être aux «superdélégués» des primaires démocrates américaines.

Mais qu’en est-il de la démocratie? Peut-on vraiment revenir à des institutions moins démocratiques afin d’ainsi prévenir certains mauvais choix, de favoriser la reddition de compte et la justification publique et d’obtenir des législatures plus efficaces? Considérons l’analogie suivante entre les partis politiques et les constructeurs automobiles. Certes, le consommateur peut choisir entre un vaste éventail de modèles de voiture produits par divers constructeurs et il serait injuste de le forcer à acheter une voiture qu’il déteste. Mais cela renvoie à l’élection générale. Lors d’une course à la chefferie d’un parti, une procédure démocratique se compare plutôt à la possibilité pour les consommateurs de décider quelles voitures Dodge ou Toyota devront fabriquer et vendre à l’avenir. Tout comme les constructeurs automobiles, les partis politiques ayant du succès sondent la population plus large et ses actionnaires/membres, afin de se maintenir informés de leurs besoins et désirs, mais cela ne suffit pas à justifier une obligation de s’attacher pendant quatre ans à un modèle auquel ils ne croient pas.

Au final, nos sociétés démocratiques ont peut-être perdu de vue l’importance d’avoir des institutions de médiation, tels les tribunaux, les partis politiques et les médias, qui ne sont pas elles-mêmes strictement démocratiques. Dès lors que l’opinion publique peut questionner les décisions des tribunaux, que l’on élit les chefs de partis et que l’on attend des médias qu’ils s’en tiennent à répéter les sondages d’opinion et les tendances Twitter, au lieu de permettre à chaque institution de jouer un rôle distinct, unique et possiblement à contrecourant de l’opinion publique, on affaiblit nos sociétés démocratiques plutôt que de les renforcer.

Je souhaite la meilleure des chances à Doug Ford, à ses adversaires similairement désignés ainsi qu’à tous ceux qui leur succèderont, mais j’aimerais néanmoins que l’on réalise que la toute-puissance des procédures démocratiques pose un risque pour nos sociétés.

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