le Mercredi 18 mai 2022
le Mardi 2 novembre 2021 14:53 Courrier des lecteurs

Dé(cons)truire

Courrier de Simon Laflamme et Ali Reguigui, Sudbury

Nous réagissons ici à votre lettre ouverte publiée dans le journal Le Voyageur, lettre qui est datée du 25 octobre 2021 et dans laquelle vous implorez les citoyens pour qu’ils veillent à ce que la Laurentienne ne perde pas ses programmes de langue française.

Dans cette lettre, vous avez le bon sens de reconnaitre que, « malgré des débuts modestes », la Laurentienne « est devenue la référence en matière d’éducation postsecondaire dans le Nord ». Et puis vous écrivez : « il n’y a aucun doute que nous avons tous eu à faire notre deuil d’un établissement qui a certainement marqué son époque, mais qui n’avait pas tous les outils nécessaires pour assurer sa pérennité ».

Ce deuil, nous ne l’avons pas fait, et nous ne pouvons pas le faire.

Vous réaffirmez dans ces propos votre position qui veut que la Laurentienne ait été dans l’alternative d’une fermeture ou d’une compression immodérée, scénario dans lequel vous vous faites paraitre comme le sauveur, comme l’être qui n’a pas hésité à faire ce qu’il fallait pour assurer l’avenir de l’Université. Or ce visage héroïque que vous dépeignez, il peut être perçu autrement. L’alternative dont vous rabâchez les termes est moins une fatalité qu’une construction. Si le destin de l’université a été réduit à deux possibilités, c’est parce que vous n’aviez ni la capacité analytique pour envisager d’autres cas de figure, ni les compétences pour mobiliser les ressources qui eussent permis de trouver un dénouement autre que celui que vous avez imposé. Et c’est à cause de ces lacunes que vous vous êtes barricadé derrière des avocats couteux et des mesures judiciaires inappropriées.

Vous êtes désormais, dans l’histoire des universités canadiennes, le premier recteur (et, il faut l’espérer, le dernier) qui se soit donné pour mandat de dé(cons)truire unilatéralement l’institution qu’il avait pour tâche de protéger, sans égard pour son histoire, le seul recteur à ne pas avoir pris en compte la complexité du lien entre une université et la communauté à laquelle elle appartient pour décider du sort des programmes d’enseignement, l’unique recteur à avoir recouru à un système judiciaire pour forcer la main aux membres du sénat d’une institution universitaire. Tout cela, monsieur le recteur, vous a enlevé toute autorité morale au sein de votre université et à l’extérieur d’elle. Et si la Laurentienne, malgré vos frasques administratives, perdure, et fait bien les choses dans les circonstances, elle ne le doit pas au rôle que vous vous êtes attribué ; elle le doit à la réputation que lui ont donnée, au cours des années, tous ceux et celles qui ont travaillé dans ses bureaux, qui ont enseigné dans ses classes, qui ont mené des recherches dans ses divers locaux. Et si elle évolue malgré votre présence, c’est à cause de tout ce qui est réalisé en dessous du onzième étage, celui de vos bureaux.

Certes, monsieur le recteur, pour votre défense, on peut signaler que vous avez hérité des effets d’une mauvaise administration ; mais il faut bien admettre que vous n’étiez pas la personne de la situation pour rectifier les torts qui avaient été causés à la Laurentienne tout en respectant son histoire et en honorant la communauté nord-ontarienne. Bien sûr, vous n’êtes pas le seul coupable ; vous avez été choisi et appuyé, tout comme votre prédécesseur au demeurant, par des gouverneurs anti-intellectuels, qui, comme vous et votre prédécesseur, ne comprennent rien à l’économie des universités, aveuglés qu’ils sont par les logiques managériales. Mais le futur de la Laurentienne ne vous concerne plus, car vous avez renié l’essence de cette institution. Et, en la reniant, vous avez trahi la communauté qu’elle dessert. Cet état de fait ne vous autorise pas à solliciter la communauté nord-ontarienne pour réparer le mal que vous avez commis, vous interdit de solliciter la communauté franco-ontarienne pour appuyer un organisme dont vous avez malmené des composantes majeures. L’avenir de la Laurentienne demeure prometteur, pourvu qu’il se dessine loin de vous ; l’avenir de l’enseignement universitaire en français est de bon augure, pourvu qu’il ne soit pas affecté par votre esprit, pourvu qu’il corresponde aux désidératas de l’Ontario français et qu’il prenne en compte tout ce que les universitaires de l’Ontario français ont établi dans le temps.

Pour le moment, loin de vos bureaux, le personnel de la Laurentienne rétablit l’institution, en comptant sur l’expertise de celles et ceux qui ont été épargnés par vos manœuvres inconsidérées, en s’appuyant sur tout ce qui a été réalisé par celles et ceux qui ont fait de la Laurentienne ce qu’elle est à bonne distance de la haute administration, en dessinant des plans pour la mettre à l’abri des décisions fantasques et autoritaires.