le Lundi 15 août 2022
le Mercredi 8 Décembre 2021 3:40 Éducation

Un cinquantième né de haute lutte

  Photo : Archives
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«Wayne Gretzky n’était pas plus content quand il a gagné sa première coupe Stanley.»

L’École secondaire catholique Franco-Cité fête officiellement ses 50 ans le 8 décembre 2021. Après quelques semaines de grève étudiante à la rentrée de 1971, le début d’une commission d’évaluation et d’intenses négociations, le Conseil scolaire de Nipissing accordait aux francophones de Sturgeon Falls leur école distincte le 8 décembre 1971.

Malheureusement, en raison de la pandémie, la célébration sera pour l’instant limitée à l’école, ses élèves et son personnel. Il y aura un rassemblement en avant-midi où ils ouvriront une capsule temporelle qui a été encastrée dans un mur de l’école lors de sa construction. Il y aura par la suite un diner, du divertissement et un bingo où les élèves courront la chance de remporter 50 $ pour l’achat de vêtements scolaires.

Mais ce n’est que partie remise pour une plus grande fête. Dans un courriel envoyé au nom de l’école, l’agente du markéting et des communications du Conseil scolaire catholique Franco-Nord, Jacqueline Lévesque, confirme qu’une célébration communautaire est en préparation pour le mois de mai. Si la situation sanitaire le permet, ce «jalon important de l’histoire de la francophonie ontarienne» recevra la célébration qu’il mérite.

Pendant que d’autres écoles francophones ouvraient leurs portes dans la région — Rivière des Français, Félix-Ricard, Macdonald-Cartier… — les francophones de Sturgeon Falls ont dû se battre pour obtenir leur école secondaire francophone. Pourtant, ils étaient majoritaires dans l’agglomération et dans l’école. En 1971, 1300 des 1800 élèves étaient francophones — dans une école construite pour 1500 élèves.

Souvenirs d’une finissante

denise truax était en 13e année à Sturgeon Falls en 1971. Même si l’année avait commencé sous le toit de l’école Sturgeon Falls Secondary School, son diplôme d’études secondaires indique bien qu’elle est diplômée de l’École secondaire Franco-Cité. La transition s’est donc faite avant même la construction de l’édifice.

Avant la 11e année, elle fréquentait le couvent Notre-Dame-de-Lourdes, aussi à Sturgeon Falls. Elle a fait partie des dernières filles qui ont suivi leurs cours avec les sœurs avant sa fermeture. Cette transition lui a permis de rapidement constater les côtés négatifs des écoles bilingues.

Elle était déjà bilingue, mais ce n’était pas le cas de toutes les autres filles qui vivaient dans des milieux entièrement francophones, comme Verner, Lavigne ou Field. Pourtant, tout le monde était traité au même niveau dans cette école où il y avait seulement trois matières enseignées en français. «Je me souviens qu’elles ont fait rire d’elles, c’était vraiment désagréable», dit denise truax.

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Le mouvement de revendication avait commencé quelques années auparavant, avec des journées de grève. À l’automne 1971, les manifestations — préparées au cours de l’été — ont plutôt duré près de deux semaines, «du premier jour d’école à quelque temps la semaine suivante», se souvient celle qui est aujourd’hui codirectrice générale et directrice de l’édition aux Éditions Prise de parole. 

«Ça a été un moment d’éveil pour moi. Tout à coup, je me suis retrouvé à passer du temps uniquement en français, ce qui était devenu moins commun dans ma vie parce qu’on était au high school. Je me suis aperçue qu’il y avait des trous dans mon vocabulaire», raconte-t-elle.

Souvenir d’un petit nouveau

Eugène Serré avait 14 ans et entrait en 9e année en 1971. Ça ne l’a pas empêché de suivre l’exemple de ses frères plus vieux et de participer à l’occupation de l’école et à la défense de ses amis.

Le jour de la rentrée, «j’ai été à l’école sans me douter de rien. J’ai pris l’autobus comme d’habitude. Mais quand je suis arrivé à l’école, il y avait du monde partout. Mon père était sur un camion et encourageait les élèves. Mes frères Marcel et Claude bloquaient les entrées» pour empêcher les enseignants d’entrer. «C’est là que la grève a commencé pour de bon.»

À l’assaut

Les premiers jours, les élèves étaient à l’extérieur de l’école. Des policiers avaient été postés à chaque porte pour que les élèves anglophones puissent poursuivre leur année scolaire.

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Quelques jours plus tard, ils ont eu la visite d’étudiants de Sudbury venus présenter la pièce de théâtre Ti-Jean fin voleur aux grévistes. C’était la diversion parfaite.

«Le mot d’ordre avait été donné qu’à la fin du spectacle, on allait tous se précipiter sur une porte avec un pauvre policier… ou deux. Ils se sont rendu compte que c’était mieux de nous laisser entrer», illustre denise truax. 

Les élèves ont passé trois ou quatre jours dans l’école. Les parents faisaient les chaperons et apportaient à manger.

Eugène Serré garde de bons souvenirs des jours d’occupation de l’école. «C’était comme une fête.» Les policiers les surveillent de loin, mais n’intervenaient pas. Il se souvient aussi de l’arrivée des gens d’Ottawa qui avaient fait la route pour venir les encourager.

Après environ deux semaines, la création de la Commission Symons — en pleine campagne électorale provinciale de surcroit — a convaincu les élèves de rentrer en classe. «On avait vraiment l’impression à ce moment-là qu’on pouvait avoir confiance. Qu’on avait été entendu et que ça allait aller dans le bon sens», relate Mme truax.

Cohabitations difficiles

Aussi bien denise truax qu’Eugène Serré font allusion aux orangistes comme une des forces qui s’opposait au désir des francophones. Cette idéologie venue d’Irlande met de l’avant les valeurs du protestantisme et la suprématie de l’Empire britannique. Au Canada, ces valeurs ont pris la forme d’une opposition à la présence catholique, majoritairement francophone, en Amérique du Nord.

Les francophones étaient tout aussi bien représentés, croit Eugène Serré. «Ce n’était pas juste rag tag. Il y avait une élite professionnelle qui travaillait avec nous autres. Le docteur Gervais, il mettait sa pratique en [jeu]. Ces gens-là prenaient une grosse chance.»

denis truax se souvient que l’atmosphère à Sturgeon Falls était lourde depuis un an ou deux déjà, en raison de la demande des francophones. Les journaux anglophones créaient un climat de peur en affirmant que le moulin allait fermer si une nouvelle école devait être construite. 

Même sans cette désinformation, les anglophones ne comprenaient pas ce besoin exprimé par les francophones. «Ç’a été une gestion difficile. Je me souviens de longues conversations, des fois tard le soir, à tenter d’expliquer que ce que l’on voulait, ce n’était pas contre quelque chose et que ça n’allait rien détruire.»

«Ce qui était incompréhensible pour nous, c’était qu’il y avait une école où déjà il n’y avait pas assez de place. Déjà, il fallait qu’il y ait de la construction.» Mme truax se souvient de cours dans des classes portatives mal chauffées en hiver. «On se disait pourquoi il ne pourrait pas y avoir une plus petite école pour les anglophones?»

La cohabitation dans l’école n’était pas plus calme. «Ce n’était pas amical du tout, se souvient Eugène Serré. Il y avait tout le temps des bagarres.» 

Il s’est lui-même interposé entre des anglophones plus âgés qui s’en prenaient à des jeunes francophones de Verner. «Des p’tits gars qui n’étaient pas capables de se défendre. La cohabitation ne marchait pas.»

Les parents de la famille Serré s’étaient engagés dans la cause, probablement parce qu’ils avaient connu le Règlement 17, avance Eugène Serré. «C’était omniprésent dans le foyer. On était militant pour notre langue.» 

Cette forte identité francophone, mais aussi leurs racines autochtones, ils en parlaient entre eux, mais «ça ne sortait pas de la maison». «La raison pour ça c’est qu’on voyait l’abus que d’autres gens subissaient à cause de ça.»

La victoire

Finalement, avant même la fin des travaux de la Commission Symons, le conseil scolaire de Nipissing accorde une école homogène aux francophones de Sturgeon Falls. Le cout de construction étant une des raisons du refus, le gouvernement provincial aurait promis de la financer.

«Je me souviens d’un grand soulagement et du sentiment d’une victoire», affirme denise truax. 

«C’était la jubilation, illustre Eugène Serré. Wayne Gretzky n’était pas plus content quand il a gagné sa première coupe Stanley. Surtout que c’était notre droit!»

Le texte suivant a été publié dans Le Voyageur du 15 décembre 1971, exactement une semaine après l’accord du Conseil scolaire de Nipissing de construire une école secondaire francophone à Sturgeon Falls.Conseil scolaire de Nipissing

Sturgeon Falls aura son école française

Dans une décision surprise, survenue [le 8 décembre], le Conseil scolaire de Nipissing (Board of Education) a accepté EN PRINCIPE la construction de l’école secondaire française de Sturgeon Falls. Cette école est réclamée, par la population francophone de la région, depuis plus de quatre ans.

Cette décision, unanime de la part des membres du Conseil, fut prise en présence du Commissaire Dr Thomas Symons, de la Commission Symons, instituée par le ministre de l’Éducation de la province de l’Ontario, l’honorable Welch. Toutefois, le Conseil a précisé que cette décision n’est pas prise à la suite des recommandations de la Commission Symons, laquelle n’a pas encore présenté son rapport.

Toutefois, il est à noter que cette commission a siégé à plusieurs reprises à North Bay et Sturgeon Falls, rencontrant les deux parties impliquées dans le conflit qui se déroulait en septembre. C’est d’ailleurs ce conflit qui amenait les autorités provinciales à instituer la Commission Symons dans le but d’enquêter et de modifier la Loi 141 régissant les écoles secondaires françaises dans la province.

Une des raisons principales invoquées pour cette prise de décision est le fait que des assurances auraient été reçues à l’effet qu’une aide financière spéciale proviendrait du gouvernement pour cette construction.

Il y aura donc deux écoles secondaires à Sturgeon Falls, selon les déclarations faites par le Conseil; une école française et une école bilingue.

Toutefois, M. Edgard Gagné, président de l’Association d’éducation de l’Ouest-Nipissing, un des principaux leader de la population francophone dans cette affaire, a fait une précision de la plus haute importance à ce sujet, afin qu’il n’y ait pas de confusion en regard de ces deux écoles.

L’école secondaire française sera une école comportant un personnel de langue française, une mentalité d’expression française, des cours en français, mais elle sera bilingue puisque des cours y seront également donnés en anglais, selon les termes de la loi, puisque l’enseignement de l’anglais est obligatoire. 

Ce dernier point est très bien compris de tous les francophones, qui réalisent parfaitement que la langue anglaise est une nécessité pour les francophones.

Dans l’autre cas, l’école «bilingue» elle, comportera un personnel, une mentalité anglophone et la majorité des cours y seront donnés en anglais, à l’exception des certaines matières qui seront enseignées en français pour les élèves désireux d’apprendre cette langue, car elle n’est pas obligatoire.

C’est donc une excellente nouvelle pour la population francophone de Sturgeon Falls et de la région. C’est également une sage décision de la part des commissaires du Conseil scolaire de Nipissing. Un problème épineux, créant des situations embarrassantes et plus qu’inutiles, sera donc ainsi réglé définitivement. 

Le Voyageur croit sincèrement que cette école française servira à démontrer que la séparation des deux éléments culturels et linguistiques, au niveau de l’éducation, loin d’élargir le fossé entre les deux groupes, servira à combler ce fossé et à raffermir les relations entre francophones et anglophones, relations amicales dans une grande majorité des cas.