le Samedi 1 octobre 2022
le Jeudi 21 avril 2022 11:48 Francophonie

Une pétition dénonce un «traitement différencié» des dossiers d’immigration francophones

Emmanuel pense qu’il aurait mieux fait de soumettre son dossier en anglais.  — Photo : Sigmund – Unsplash
Emmanuel pense qu’il aurait mieux fait de soumettre son dossier en anglais.
Photo : Sigmund – Unsplash
Ottawa – Des candidats francophones à l’immigration ont lancé une pétition pour dénoncer des délais de traitement qu’ils jugent inéquitables par rapport aux candidats anglophones. Ces francophones, qui ont été sélectionnés par des provinces canadiennes, disent que leur dossier stagne au niveau d’IRCC depuis plusieurs mois, tandis que des dossiers similaires de candidats anglophones sont traités plus rapidement.

L’un des instigateurs de la pétition, Emmanuel — qui préfère ne pas révéler son nom complet par peur de nuire à sa demande auprès d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) —, a entamé sa démarche d’immigration vers la fin 2020.

Il a présenté sa demande au moyen d’Entrée express pour le Programme des candidats des provinces (PCP) et a été désigné par l’Alberta, ce qui vaut 600 points dans le Système de classement global (SCG) d’Entrée express.

Le SCG est utilisé par IRCC pour évaluer les profils des candidats et les classer dans le bassin d’Entrée express. Les «points de base» peuvent aller jusqu’à 600 et les «points supplémentaires» jusqu’à 600 aussi, pour un total de 1200 points maximum.

Depuis octobre 2020, les candidats francophones et bilingues se voient octroyer davantage de points qu’auparavant. Ces points font toutefois partie de la même catégorie que la désignation par une province — les «points supplémentaires», qui sont plafonnés à un maximum de 600 points. Un candidat désigné ne bénéficie donc pas concrètement de points supplémentaires s’il est francophone ou bilingue.

En date du 28 mars 2022, 197881 candidats figuraient dans le bassin d’Entrée express. Le 30 mars 2022, IRCC a envoyé 919 invitations à présenter une demande à des candidats des provinces. Le candidat le moins bien classé ayant obtenu une invitation avait une cote de 785 dans le SCG.

À lire aussi : Nouvelles cibles d’immigration : et les francophones?

«On espère que ça puisse être entendu»

Citoyen français, Emmanuel explique avoir été heureux lorsqu’il a été sélectionné par l’Alberta, mais que depuis que son dossier est passé à l’étape du fédéral, il est «plongé dans l’inconnu», à l’instar de plusieurs candidats francophones.

Il fait partie de plusieurs groupes sur Facebook, WhatsApp et Telegram où il affirme que des milliers de candidats à l’immigration canadienne, autant anglophones que francophones, partagent l’évolution de leur dossier. 

«On était sans nouvelles depuis un bon moment, puis il y a environ deux mois on s’est rendu compte que les gens avec qui on discutait […] les dossiers d’application des gens anglophones avançaient», tandis que celui d’Emmanuel et d’autres candidats francophones stagnaient depuis plusieurs mois.

«On a cherché à comprendre et on est arrivés quand même clairement à la conclusion que les dossiers anglophones étaient traités et pas les dossiers francophones […] C’est interprovinces, intermétiers», assure Emmanuel, qui dit avoir exploré plusieurs pistes avant de constater que l’élément commun était celui de la langue.

«On s’est rassemblés pour être surs de ce qu’on dit, pour observer et, quand la conclusion a été très nette, on a pris l’initiative d’écrire un courrier qui rassemble trois ou quatre groupes de discussion, soit entre 200 et 300 personnes qui parlent français», explique Emmanuel. Ils ont envoyé cette lettre «un peu partout» : aux médias, à des parlementaires, au bureau du premier ministre et au bureau du ministre d’IRCC, Sean Fraser. 

«On avait peu d’espoir au début que ça puisse être lu et entendu, puis finalement on a eu quelques réponses», indique Emmanuel, dont une réponse «différente des choses automatiques» de la part du bureau du ministre Fraser, «actant que le cabinet du ministre avait reçu notre courrier et qu’ils y prêteraient attention». 

Entretemps, la pétition en ligne a été signée par près de 700 personnes.

«On espère que ça puisse être entendu. On ne sait pas, on ne nous explique pas, on ne comprend pas pourquoi les anglophones voient leurs dossiers traités et pas les nôtres», déplore Emmanuel, qui ajoute que «ça ne correspond pas trop à ce qu’on a compris de la politique [du Canada] qui est de favoriser la francophonie hors Québec».

Il indique qu’avoir su, il aurait soumis sa demande en anglais.

Au 30 mars 2022, l’outil de vérification des délais de traitement d’IRCC affichait un délai de six mois pour les candidats des provinces appliquant via Entrée express.

Le lendemain, ce délai grimpait à 22 mois. IRCC n’a pas répondu à la demande de Francopresse à savoir pourquoi le délai a plus que triplé. 

Selon Emmanuel, «c’est présenté comme plus transparent et dynamique. On peut aussi y voir une manière de se protéger vis-à-vis des délais affichés».

Luisa Veronis, professeure de géographie à l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en immigration et communautés franco-ontariennes, ne pense pas qu’il y ait «un biais» défavorable aux francophones de la part d’IRCC. 

Photo : Courtoisie

À lire aussi : À moins de 8 % d’immigration, les Franco-Canadiens s’amoindriront

Un «problème systémique»

La professeure de géographie à l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en immigration et communautés franco-ontariennes, Luisa Veronis, nuance qu’il peut s’agir d’un «concours de circonstances» et que plusieurs raisons peuvent expliquer l’écart de traitement soulevé par les auteurs de la pétition, bien qu’il soit difficile de savoir lesquelles exactement.

Cependant, il semble «clair» pour la chercheuse qu’il y a «un problème systémique» et qu’Entrée express fonctionne moins bien pour les candidats francophones qu’anglophones.

L’une de ses hypothèses est qu’il pourrait s’agir du fait que les candidats francophones reçoivent peut-être moins d’offres d’emploi que leurs homologues anglophones et qu’IRCC priorise peut-être les candidats qui ont déjà une promesse d’emploi au Canada. 

La chercheuse note d’ailleurs que certaines provinces s’en tirent mieux que d’autres, notamment le Nouveau-Brunswick d’après des données qu’elle a obtenues d’IRCC, mais qu’elle n’a pas pu partager à Francopresse.

Elle note aussi que parmi les candidats des provinces, «il y a surement beaucoup plus de dossiers anglophones que francophones, donc si 20 % ou voire 50 % des candidats reçoivent des nouvelles, le nombre de candidats est significativement différent entre les deux groupes. Il en résulte une perception de mouvement plus significatif des dossiers anglophones versus francophones, même si le taux est le même».

En somme, Luisa Veronis ne pense pas qu’il y ait «un biais» défavorable aux francophones de la part d’IRCC : «Sincèrement, IRCC investit beaucoup d’argent dans l’immigration francophone. Ce n’est pas qu’ils ne font rien», assure la chercheuse.

À l’instar d’Emmanuel, elle suggère que «l’idée de présenter son dossier en anglais pourrait en effet être une solution au problème des candidats francophones». Une autre solution pourrait être d’obtenir une offre d’emploi «même si ce n’est pas exigé» afin de potentiellement accélérer l’invitation d’IRCC.

À lire aussi : La résidence permanente est-elle plus accessible hors Québec?

Ne manquez rien de ce que nous publions sur le site.

Le Voyageur offre une vue d’ensemble de la francophonie et de la vie dans le Nord-Est de l’Ontario.

Kimberly Jean Pharuns est directrice de l’immigration francophone à la FCFA. 

Photo : Site web FCFA

IRCC et la FCFA au courant

Francopresse a tenté d’obtenir une entrevue auprès d’IRCC, mais le ministère a plutôt soumis une réponse écrite dans laquelle il assure que «la langue dans laquelle la demande est soumise n’a aucune incidence sur les délais de traitement».

L’attachée de presse du ministre Fraser, Aidan Strickland, ajoute que plusieurs facteurs peuvent influencer le temps d’attente des candidats et que le ministère travaille de près avec les provinces et territoires pour «offrir l’opportunité aux francophones de s’installer où ils le souhaitent partout au Canada et de contribuer ainsi au développement des communautés francophones partout au pays».

La Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada n’a pas non plus accédé à la demande d’entrevue de Francopresse. Par courriel, la directrice de l’immigration francophone de l’organisme, Kimberly Jean Pharus, déclare que «la situation décrite par le Collectif des candidats francophones en est une que la FCFA ne connait que trop bien. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada connait notre position là-dessus : le ministère doit augmenter sa capacité de traitement des dossiers en attente. Privilégier les dossiers de demandeurs et demandeuses d’expression française serait une mesure tangible en appui à l’immigration francophone».

Elle ajoute que le collectif derrière la pétition «a interpelé la FCFA sur cette question et nous tenons à les assurer que nous allons continuer à insister auprès d’IRCC pour qu’il règle cette situation qui a des impacts bien réels sur des individus et des familles».

La FCFA a dévoilé le 4 avril qu’elle compte demander à IRCC d’augmenter sa cible d’immigration francophone hors Québec, actuellement fixée à 4,4 %, à 12 % dès 2024 puis progressivement à 20 % d’ici 2036. L’organisme suggère plusieurs recommandations pour y arriver, qui ont notamment pour but de faciliter le traitement des dossiers de candidats francophones.

IRCC n’a jamais réussi à atteindre sa cible de 4,4 % d’immigration francophone hors Québec, fixée en 2003.