le Mercredi 30 novembre 2022
le Dimanche 24 avril 2022 23:24 Éducation

Une étude établit un lien fort entre études postsecondaires et langue de travail

Étudier en français au postsecondaire augmente grandement les probabilités de travailler en français. — Photo : Fauxels – Pexels
Étudier en français au postsecondaire augmente grandement les probabilités de travailler en français.
Photo : Fauxels – Pexels
Canada — Une nouvelle étude de Statistique Canada confirme qu’en francophonie minoritaire, les diplômés postsecondaires ayant étudié en français sont plus susceptibles de travailler en français après leurs études. Cette conclusion ne surprend pas les experts qui se réjouissent de ces nouvelles données venant appuyer les revendications du milieu postsecondaire francophone hors Québec.

Le contexte difficile dans lequel baignent plusieurs établissements postsecondaires franco-canadiens depuis quelques années a incité Statistique Canada à mener cette étude, explique son auteur, Étienne Lemyre.

L’analyste au Centre de démographie de Statistique Canada croit que «l’avenir de plusieurs [de ces établissements] est peut-être mis en péril en raison de difficultés financières», tandis que d’autres tentent de développer leur offre de programmes et de cours en francophonie minoritaire. 

Il précise que Statistique Canada cherche à «produire des renseignements qui sont utiles au débat public». Étant donné la conjoncture dans laquelle se trouvent les établissements postsecondaires de langue française en milieu minoritaire, «ça pouvait être intéressant d’étudier [leur] rôle dans l’utilisation de la langue après les études».

Il s’agit de la toute première étude à ce sujet en francophonie minoritaire. Les données proviennent du recensement de 2016 et du Système d’information sur les étudiants postsecondaires (SIEP).

L’auteur précise que «l’étude porte sur une cohorte de diplômés […] de 2010 à 2015, donc cinq à six ans avant le recensement».

Quelques statistiques

Un résumé de l’étude révèle notamment qu’en francophonie minoritaire, «la proportion de diplômés de langue maternelle française qui utilisaient le français de façon prédominante au travail était plus de trois fois supérieure lorsque le dernier diplôme provenait d’un établissement d’enseignement francophone (48 %) que lorsqu’il provenait d’un établissement anglophone (14 %)».

Par ricochet, cela signifie que 86 % des francophones de langue maternelle qui avaient obtenu leur diplôme postsecondaire en anglais ne travaillaient pas principalement en français. Étienne Lemyre admet avoir été étonné par «l’ampleur du lien».

Quelque 58 % des diplômés de langue maternelle française recensés avaient obtenu leur dernier diplôme d’un établissement d’enseignement anglophone (35 %) ou bilingue (23 %).

Chez les personnes de langue maternelle anglaise ou tierce, le fait d’avoir obtenu un diplôme d’un établissement francophone faisait grimper à 20 % l’utilisation du français de façon prédominante au travail, comparativement à 2 % lorsque le diplôme avait été obtenu dans un établissement bilingue et 1 % dans un établissement anglophone.

Proportion de diplômés qui utilisaient le français de façon prédominante au travail, selon la langue maternelle et la langue d’enseignement de l’établissement postsecondaire où a été obtenu le dernier diplôme, au Canada hors Québec, 2016.

Source : Statistique Canada – Capture d’écran

Sudburois affecté par une université bilingue?

Le Grand Sudbury est directement mentionné dans l’étude, car ses résultats dévient de ceux d’autres villes universitaires.

Dans la ville du Nord de l’Ontario, 20 % des répondants qui ont obtenu leur dernier diplôme dans un établissement de langue française ou bilingue travaillent en français. À Moncton par exemple, c’est 53 %, Winnipeg, 49 %, même Toronto est plus élevé à 34 %. Sudbury se compare plutôt à Halifax (28 %), Calgary (26 %) et Edmonton (22 %). 

Un résultat étonnant, dit-on dans l’étude, parce que la proportion de la population francophone est plus élevée à Sudbury. «Ce résultat pourrait s’expliquer en partie par la présence, dans le Grand Sudbury, d’une université bilingue plutôt que d’une université uniquement française». La forte présence des industries de production de biens, du commerce, du transport et de l’entreposage pourrait aussi expliquer le phénomène. 

 

La mobilité des francophones sudburois serait aussi moins grande.

Mariève Forest est présidente et chercheuse principale de la firme de recherche sociale appliquée Sociopol. 

Photo : Courtoisie

Pas de surprise sur le terrain

La présidente et chercheuse principale de la firme de recherche sociale appliquée Sociopol, Mariève Forest, indique ne pas être étonnée par les données de l’étude, qui concordent avec ses connaissances du terrain.

«Il semble que le fait d’étudier en français en contexte minoritaire suscite un attachement plus grand à l’élément de la langue», observe-t-elle.

«Probablement que les compétences linguistiques jouent aussi puisqu’on approfondit notre sécurité linguistique en français. […] On est donc plus attirés par des emplois dans la langue dans laquelle on a étudié», ajoute la chercheuse.

Le directeur de la recherche stratégique et des relations internationales à l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC), Martin Normand, abonde dans le même sens : «Ce ne sont pas des résultats qui nous ont surpris. Intuitivement, on s’attendait à ce qu’il y ait une continuité linguistique, une plus grande propension à travailler en français quand on fréquente les établissements francophones.»

Il aimerait maintenant voir «le côté qualitatif [des données], pour expliquer pourquoi ce phénomène-là se concrétise».

Néanmoins, il est d’avis que «l’étude démontre qu’il y a clairement une valeur ajoutée à avoir des établissements francophones forts, agiles, qui sont capables d’offrir une grande gamme de programmes».

«Quand les gouvernements appuient les établissements francophones, et par ricochet permettent à plus d’étudiants de travailler en français, ils sont mieux à même de répondre à leurs propres obligations linguistiques», ajoute Martin Normand.

Mariève Forest trouve, elle aussi, que cette étude «donne un bel argumentaire pour développer le continuum d’éducation en français parce que, finalement, quand on va au postsecondaire en français, on cristallise un intérêt envers la langue française, on cristallise des compétences».

Peu de français dans les STIM

Le domaine d’études, puis le secteur professionnel ont également une incidence sur la probabilité de travailler en français : «Un emploi dans le secteur des services d’enseignement est le facteur le plus fortement associé à l’utilisation prédominante du français au travail à l’extérieur du Québec», précise l’étude.

Inversement, la probabilité est la plus faible chez les diplômés en sciences, en technologies, en génie, en mathématiques (STIM) ou en sciences informatiques.

La chercheuse Mariève Forest rappelle que «quand on étudie en français à l’extérieur du Québec, il y a beaucoup moins de programmes de sciences. Peut-être que s’il y en avait plein, les gens travailleraient en français».

Elle avance la nécessité de financer davantage les établissements postsecondaires francophones ainsi que d’élargir l’offre de programmes et l’accessibilité «parce que les francophones n’ont pas accès à la formation en français de manière facile. Il faut qu’ils parcourent des kilomètres ou qu’ils changent de province carrément».

Selon Mariève Forest, les données de l’étude alimentent «toute la réflexion sur [les façons de] développer les études postsecondaires et [d’]assurer l’épanouissement des communautés francophones en situation minoritaire. On voit bien que ce n’est pas juste de la formation. On n’apprend pas juste une langue. On est en train de jeter les bases des possibilités de vie en français!»

Favoriser la rétention linguistique

Enfin, l’étude révèle également qu’en francophonie minoritaire, «la proportion de diplômés d’établissements de langue française ou bilingue qui travaillaient principalement en français était plus élevée parmi les diplômés collégiaux que parmi les diplômés universitaires».

Martin Normand est directeur de la recherche stratégique et des relations internationales à l’ACUFC.

Photo : Courtoisie

Un tel constat n’est pas anodin pour Martin Normand : «Il y a une grande proximité des collèges avec les milieux qui les entourent et il y a peut-être un plus grand recours aux stages. […] Et c’est documenté que très fréquemment, quand les jeunes francophones font des stages en milieu de travail francophone vers la fin de leurs études, ils vont être engagés là où ils ont fait leur stage».

Le directeur de la recherche stratégique et des relations internationales de l’ACUFC ajoute que «la très grande proportion des étudiants étrangers qui […] étudient dans nos établissements […] ont tendance à rester dans la communauté locale où ils ont étudié», contribuant ainsi à la cible de 4,4 % d’immigration francophone hors Québec fixée par le gouvernement fédéral.

Mariève Forest lance l’hypothèse que ces étudiants «ont peut-être plus de chances d’avoir une vie adulte qui se déroule en français» qu’une personne immigrante francophone qui, une fois arrivée au Canada, irait travailler en anglais.

«Est-ce que la rétention linguistique est aussi forte pour cette personne-là? Probablement pas», suppose la chercheuse.

«Si on veut atteindre la cible démographique et jouer sur la rétention linguistique, jouer sur le plaisir de vivre en français et de travailler en français, à mon avis miser sur les études postsecondaires, c’est gagnant», ajoute-t-elle.

À long terme, Mariève Forest estime que cela peut aussi être une solution à la pénurie de main-d’œuvre en francophonie minoritaire, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Si le temps et les ressources le permettent, Étienne Lemyre a espoir de donner une suite à l’étude «parce qu’il y a d’autres dimensions de l’utilisation des langues qui seraient très intéressantes [à explorer]», d’autant plus que le recensement de 2021 comprend de nouvelles questions d’intérêt pour les francophones.