le Samedi 20 août 2022
le Jeudi 14 juillet 2022 11:48 Chroniques et blogues

Terre de mes aïeux

Le Café de Flore à Paris — Photo : Shutterstock
Le Café de Flore à Paris
Photo : Shutterstock
Une Franco-Ontarienne à Paris

Je suis l’enfant prodigue, revenue sur mes pas. Ici à Paris, Ville Lumière, après des siècles d’exil, cette terre de mes aïeux au creux de l’hiver. 

J’ai pris Paris avec toute la force d’un vent arctique, flânant au Café de Flore, ivre de son ambiance, animée par l’esprit de Simone de Beauvoir! Zhou Enlai! Jacques Prévert!

Aux Invalides, je visite la tombe du Petit Caporale — Napoléon! — en regardant son manteau de feutre gris et le tricorne qui autrefois le couronnait en contemplation horrifiée. 

Je me livre à du lèche-vitrine, fixant mon regard sur les grands ateliers de la mode française — Dior! Chanel! Saint-Laurent! — m’émerveillant ouvertement devant leurs somptueuses fenêtres, les sourcils noués de dégout et de révérence.

Mais en tant que francophone née à Sudbury, dans le Nord de l’Ontario, je souffre également d’insécurité linguistique devant «ces maudits français» (que je dit avec beaucoup d’affection!). À Paris, je parle avec mon Français des Grandes Occasions. Le genre où on AR-TI-CULE. Où on dit «moustique» et non «maringouin». Et ce, tout en étant farouchement protectrice et défensive de mon accent distinct, avec ses voyelles écrasées et ses R roulants, parlant français en tandem avec l’anglais.

«Il faut revendiquer son accent», me dirait un chauffeur de taxi lorsque j’avoue ma timidité lors d’une seconde visite en 2014.

Ces hésitations en français me marquent comme Américaine. Oh là là! Quand je chiale, on m’appelle la Québécoise. Quel ennui! Après avoir parlé de la politique et de la géographie du Canada français, avec beaucoup d’indulgence, je suis rebaptisée la petite Canadienne

Les Parisien.ne.s sont ravis de moi. Je suis une nouveauté. Une curiosité historique. Mignonne. Je suis là pour voir mes frères français? Je suis heureuse d’être de retour en France? Qu’est-ce que je pense d’eux?

J’hésite. Et je choisis mes mots.  

J’adore Paris. Je me reconnais dans les plaisirs de la table. Dans la vénération de la beauté, de l’art et de la science. Dans l’expressivité de nos cultures. Et notre amour profond pour les manifs.

Mais, je commence, plus de quatre cents ans d’histoire, de religion et de politique me séparent de la France. Parfois, je ne comprends même pas le Québec, j’explique. Mes ancêtres sont en Ontario depuis des générations, je persiste. Je suis franco-ontarienne, je déclare. Non, pas de Toronto — du Nord, je précise.

Mon public est captivé. Bouleversé, peut-être. Intrigué, certainement.

Dans les années qui ont filées, j’ai beaucoup pensé aux Parisien.ne.s qui se sont ouverts à moi. Et comment, si je pouvais aujourd’hui continuer la conversation, je leur dirais que j’arrivais de Dakar, au Sénégal, où je m’étais plongée dans le timbre joyeux du Wolof. Que je venais de témoigner de l’héritage du colonialisme français en terre africaine. 

Que, pour la première fois, j’avais l’impression que parler français n’était pas un geste politique, comme dans ma petite communauté du Nord de l’Ontario, mais un geste colonial. Et que ce constat allait tout changer. 

Je leur parlerais ensuite des réflexions qui m’ont hanté au fil des années, que la terre d’accueil de mes ancêtres, l’Ontario et le Québec — les terres d’Oka et d’Ipperwash — ont été établies sur les territoires cris, anishinaabe, algonquin, haudenosaunee et inuit. Des terres volées

Je leur dirais aussi que je ne suis pas un enfant prodigue en cette terre de mes aïeux, mais une Canadienne errante. Que j’étais reconnaissante pour cette terre d’accueil au-delà de l’Atlantique, cette grande toundra de glace et de neige. Une terre sur laquelle je n’ai aucune revendication. 

Une terre qui me revendique.

Isabelle Bourgeault-Tassé est une écrivaine franco-ontarienne. Elle publie à La Tourtière.