le Mardi 9 août 2022
le Jeudi 28 juillet 2022 0:31 Chroniques et blogues

Au cœur de la diaspora

Le fils d'Anne Thériault connait déjà ses racines. — Photo : Courtoisie
Le fils d'Anne Thériault connait déjà ses racines.
Photo : Courtoisie
En conversation avec l’auteure acadienne Anne Thériault — À l’occasion du Jour de commémoration du Grand Dérangement, Anne Thériault parle de la diaspora acadienne, de l’histoire vivante et de l’avenir du français dans sa propre famille

Anne Thériault

Photo : Courtoisie

«J’ai grandi au cœur de la diaspora. Je croyais être Québécoise. Mais mon père disait toujours, non, non — tu es Acadienne.»

Sans doute l’une des écrivaines acadiennes les plus connues au Canada, l’étoile d’Anne Thériault a gravi les échelons au cours de sa remarquable carrière, depuis ses débuts en tant que blogueuse féministe aux lèvres colorées, jusqu’à honorer les têtes de mât des revues The Walrus, Flare, et Jezebel avec des pièces perspicaces sur des thèmes allant de la vie des reines célèbres et des saints catholiques, à ses explorations inlassables de notre façon de parler de la santé mentale.

Anne est aussi connue pour susciter la conversation sur la langue française et l’expérience francophone au Canada. Qu’il s’agisse de son fil Twitter sur le «Rosbif» ou de ses éloges pour l’expression «faire la grasse matinée», son esprit remarquable transcende, initiant son vaste public à la beauté et aux bizarreries du français et, en particulier, mettant en lumière l’expérience de la diaspora acadienne.

«Mes grands-parents et mes arrière-grands-parents ont grandi au Canada à un moment où c’était vraiment un désavantage social d’être Acadien», explique Anne à La Tourtière. «Mon arrière-grand-mère est arrivée à Halifax à 18 ans — elle ne parlait pas anglais. Elle a trouvé un boulot de femme de ménage à l’hôpital. Puis elle a épousé mon arrière-grand-père, qui était anglophone. Et à partir de ce moment-là, elle n’a plus jamais dit un mot de français.»

«Mon côté acadien a un vrai sentiment de déracinement», explique Anne, faisant allusion au Grand Dérangement, lorsque, en 1755, les Acadiens ont été violemment déportés des foyers qu’ils avaient connus depuis des générations vers des territoires hostiles et éloignés de l’empire britannique.

«Lorsque j’ai visité de vieilles communautés acadiennes, j’ai été très ému de penser que mes ancêtres ont été littéralement arrachés à leurs villages, que les Britanniques ont brûlés devant eux. Ils ont été séparés de leur famille et embarqués sur des navires. J’ai beaucoup pensé à la survie de ces communautés!»

Anne a grandi dans les banlieues bilingues de Montréal et dans la communauté anglophone de Kitchener, a étudié à Halifax, près des communautés ancestrales de l’Acadie, et a travaillé pendant plus d’une décennie dans la franco-métropole internationale de Toronto. Errante, elle est chez elle dans la diaspora. Et profondément liée à la langue française et à la pratique de sa culture.

«J’ai une relation de toute une vie avec le français, dit-elle. Ma mère parle assez bien le français parce qu’elle a grandi au Québec. Pour elle, c’était vraiment important que j’apprenne le français. Et en fait, c’est grâce à elle, mon parent anglophone, que je me suis qualifiée pour l’école française. Elle était allée à la maternelle en français.»

Anne cite La Sagouine d’Antonine Maillet, le combattant de la liberté Joseph Broussard dit Beausoleilfun fact c’est un ancêtre de Beyoncé!») et le héros du hockey Jean Béliveau comme icônes bienaimées de l’Acadie. Cependant, c’est la Vierge Marie, la Stella Maris et patronne des Acadiens, qui l’inspire le plus dans la pratique de sa culture.

«Il y a certainement un lien acadien! s’exclame-t-elle. C’est drôle, parce que je n’ai pas vraiment été élevé catholique. J’ai fréquenté l’école catholique parce que c’était la seule école francophone.»

Que ce soit par son amour et son exploration du catholicisme ou de la langue française, Anne entreprend le travail minutieux de reconquérir son droit de naissance à la communauté, à la culture et à la langue — pour elle-même et son jeune fils, qui a inspiré l’un de ses fils Twitter les plus poignants à l’occasion de la Fête nationale de l’Acadie en 2018.

«Mon fils avait ce petit drapeau acadien qu’il plantait dans le sol», dit-elle, debout avec lui à Horton’s Landing, en Nouvelle-Écosse, où les Anglais ont rassemblé les Acadiens pendant le Grand Dérangement en 1755. «Nous sommes toujours là après 400 ans. Et nous avons toujours un sentiment d’identité. Un sentiment de soi.»

«Mes ancêtres étaient des survivants», a-t-elle écrit ce jour-là. «Même en perdant tout ce qu’ils savaient — leur patrie, leurs familles, leurs biens, tout leur mode de vie — ils ont continué à survivre. Ils survivent encore grâce à moi.»

Les ancêtres acadiens d’Anne survivent aussi grâce à l’émergence de la prochaine génération : «Mon fils parle français, sourit Anne. C’est excitant. C’est plein d’espoir.»

Isabelle Bourgeault-Tassé est une écrivaine franco-ontarienne. Elle publie à La Tourtière