le Mercredi 28 septembre 2022
le Jeudi 11 août 2022 11:02 Chroniques et blogues

Donner voix aux droits des francophones dans la conversation nationale au Canada

  Photo : ctv.ca
Photo : ctv.ca
Ce fut un moment zeitgeist pour les francophones hors Québec. Comme lorsque la journaliste Denise Bombardier nous a insultés — pas une, mais deux fois — à l’émission Tout le monde en parle, disant que nous avions «à peu près disparu». Ou à chaque fois que Don Cherry parlait des «French guys» à l’émission Hockey Night in Canada.

Par un après-midi d’aout 2021, mes réseaux sociaux se sont illuminés. L’émission The Social à CTV avait parlé de nous — nous! Les francos au Canada! À la tévé!  

Nous étions électrifiés. 

«La langue française doit-elle être protégée au Canada?», a demandé The Social.  

Ben là. Oui!   

Inspiré par une diatribe américaine publiée par Cult MTL, le panel (depuis supprimé) fut animé par des contributrices dignes de pauses et d’éloges, pourtant, comme l’arrive souvent lorsque le Canada se réunit pour parler de ses deux solitudes, les francophones hors Québec furent éclipsés par la conversation, un puissant rappel de revendiquer notre voix, ou d’habiter l’oubliette de la conscience nationale du Canada.   

The Social a plutôt offert une étroite et curieuse définition de la francophonie canadienne, centrée sur le «tribalisme» québécois, affirmant que le français sera bien, parce qu’il existe «tout un pays qui s’appelle la France», et dressant les communautés francophones et autochtones les unes contre les autres dans un combat à mort pour les droits linguistiques. 

L’intellectuel John Ralston Saul s’est mêlé à la conversation, disant à Radio-Canada que les panélistes ne comprenaient pas les défis auxquels sont confrontées les communautés linguistiques en situation minoritaire au Canada.  

Oui. 

Au mieux. Au pire, comme plusieurs au Canada, elles ne savaient pas que nous existions. Nous sommes ceux que «English Canada forgot».  

Et pourtant, nous voilà. 

Là où nous vivons, nous ne sommes pas le Québec et nous ne sommes certainement pas la France. Nous vivons sur des terres que nous ne devons pas réclamer, mais qui nous réclament depuis des siècles — en œuvrant à être de meilleurs alliés avec les communautés autochtones alors qu’elles revendiquent leurs terres et leurs langues. 

Là où nous vivons, parler français est un geste politique. Tout comme la façon dont nous le parlons, en tandem avec l’anglais, le michif et le cri, le dioula et le kikongo, l’arabe et l’amazigh, la créole, une myriade de langues au bout des lèvres, alors que nous revendiquons la constellation de nos identités.  

Là où nous vivons, nous menons la lutte. Le français pourrait ne pas survivre les générations à venir. Notre salut réside dans une plus grande immigration francophone dans nos provinces, dans la modernisation de la Loi sur les langues officielles, dans le financement de nos universités en Ontario et en Alberta, dans la défense des acquis durement gagnés par les générations qui nous ont précédés. 

Là où nous vivons, nous rappelons à notre jeunesse que «nous sommes, nous serons»,  les ancrant dans des siècles d’histoire francophone, tout en leur offrant une lingua franca qui les rapprochent d’un village francophone mondial ici et au-delà

Le Canada nous a oubliés. Par conséquent, The Social aussi.  

De la culture populaire au discours de politique publique, il ne devrait avoir rien sur nous, sans nous. La conversation est inachevée et la question — le français devait-il être protégé au Canada? — mérite encore d’être répondue. Par nous. Nous, les obstinés, les fiers, et les déterminés, «nos cris rauques et rocheux», dans le firmament de la francophonie canadienne.  

*** 

Isabelle Bourgeault-Tassé est une écrivaine franco-ontarienne. Elle publie à La Tourtière.