le Mercredi 28 septembre 2022
le Mercredi 24 août 2022 14:47 | mis à jour le 24 août 2022 18:48 Francophonie

Diminution du poids des francophones dans le Nord de l’Ontario

  Image : Capture d'écran Statistique Canada
Image : Capture d'écran Statistique Canada
Nord de l’Ontario — La langue française a connu un recul important au Canada et dans le Nord Ontario entre 2016 et 2021. Les données sur la langue du recensement de 2021, présentées le 17 aout par Statistique Canada, présentent une diminution évidente du nombre de francophones et de leur poids démographique dans la région.

L’analyste principale chez Statistique Canada, Émilie Lavoie.

Photo : Courtoisie

Même si le nombre total de locuteurs français a augmenté au Canada (voir le premier tableau), ils représentent un plus petit pourcentage de la population. L’explication est simple : l’anglais et les autres langues ont progressé plus rapidement.

Le bilinguisme anglais-français suit une tendance similaire à l’extérieur du Québec. Il y a 53 000 personnes bilingues hors Québec, mais représentent 9,5 % de la population, comparativement au 9,8 % en 2016. La proportion est cependant restée stable, autour de 18 % dans le tout Canada, car la proportion de personnes bilingues a augmenté au Québec.

«Il y a vraiment une diminution du nombre de personnes qui vont connaitre ou utiliser uniquement le français. On constate qu’il y a plus de mixité», explique l’analyste principale chez Statistique Canada, Émilie Lavoie. «Dans le Nord de l’Ontario, on sait que les populations francophones sont plus âgées, donc ça peut être un facteur qui explique les changements.» 

Il y a bien une augmentation du nombre de locuteurs de langue étrangère dans toutes les régions. Par exemple, les langues hindi et pendjabi sont de plus en plus présentes dans les villes du Nord de l’Ontario. Un effet prévisible, puisque, selon le coordonnateur du Réseau du Nord pour le soutien à l’immigration francophone, Thomas Mercier, presque un tiers des immigrants canadiens hors Québec proviennent présentement de l’Inde.

Le coordonnateur du Réseau du Nord pour le soutien à l’immigration francophone, Thomas Mercier

Photo : Courtoisie

Nord de l’Ontario

En Ontario, et dans la région du Nord plus précisément, le poids démographique des francophones a diminué ainsi que leur nombre absolu aussi (voir le 2e tableau ci-dessous).

Le critique officiel des Affaires francophones du Nouveau Parti démocratique de l’Ontario, le député de Mushkegowuk—Baie James Guy Bourgouin, s’est empressé de critiquer le gouvernement de Doug Ford pour la dégringolade. 

«Pendant son dernier mandat, le gouvernement Ford a éliminé le chien de garde de la langue française et laissé de grandes lacunes lorsqu’il a modernisé la Loi sur les services en français. Ces lacunes ont un impact sur nos services en français, facilitent l’assimilation à d’autres langues et découragent les efforts déployés par notre population de langue française en vue d’une immersion continue en français.»

Même les municipalités considérées comme des bastions francophones ne sont pas à l’abri. À Nipissing Ouest, le français est en baisse de 9,2 % comme langue prédominante à la maison. Kapsuskasing et Hearst ont aussi vu des diminutions, quoique moins importantes.

Le manque de nouveaux arrivants est pointé du doigt, mais il ne faut pas mettre de côté l’effet du vieillissement de la population et de l’assimilation, suggère Thomas Mercier.

La directrice générale de l’ACFO du grand Sudbury, Joanne Gervais 

Photo : Archives

Le Grand Sudbury

Le pourcentage de la population dont la langue maternelle est autre que l’une des deux langues officielles apporte un peu d’éclairage sur les raisons du recul du français. Dans le Grand Sudbury, la proportion est passée de 7,9 % en 2001 à 10,9 % en 2021.

Le bilinguisme diminue lentement aussi dans la ville du Nickel. En 2001, la région avait le plus haut taux de bilinguisme au Canada à l’extérieur du Québec à 39,9 %. En 2021, c’est 36,6 % de la population du Grand Sudbury qui dit connaitre les deux langues officielles. 

La directrice générale de l’ACFO du grand Sudbury, Joanne Gervais, ne se laisse pas décourager par les données. «C’est tellement pointu que ça ne reflète pas nécessairement une réalité. On a un total avec les réponses, mais pas la logique derrière la réponse.»

Une donnée laisse entrevoir un effet de l’immigration sur le français dans le Grand Sudbury. Il y aurait maintenant 1465 personnes qui connaissent seulement le français comme langue officielle, comparativement à 1295 en 2016. Une augmentation de 170 personnes.

Pour l’instant, Mme Gervais n’est pas inquiète d’un impact sur les services en français dans le Grand Sudbury. Les nombres sont encore assez élevés et il y a une ouverture de la ville pour fournir les services dans les deux langues. Si la tendance se poursuit ou s’accélère, c’est là qu’il peut y avoir un risque.

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Le Voyageur offre une vue d’ensemble de la francophonie et de la vie dans le Nord-Est de l’Ontario.

Le coordonnateur du CIFS, Gouled Hassan

Photo : Archives

Des cibles sans plans

Les observateurs remettent surtout la responsabilité de cette diminution au gouvernement fédéral et à son manque de vision et d’engagement pour l’immigration francophone. Avec le vieillissement de cette population et la baisse du taux de natalité et l’assimilation, cette stratégie demeure la meilleure solution pour contrer la descente.

«Les cibles aux niveaux provincial et fédéral ne sont pas réalistes pour toutes les régions. Cinq pour cent à Sudbury, même si on atteignait cette cible-là, elle n’est pas suffisante pour maintenir notre poids démographique», prévient Joanne Gervais. Elle note d’ailleurs que ces cibles ont été établies sans feuille de route ou plan pour les atteindre.

Le coordonnateur du Contact interculturel francophone de Sudbury (CIFS) va plus loin, soulignant que les stratégies de recrutement d’immigrants laissent de côté les pays les plus prometteurs pour les francophones.

«Le problème du projet Destination Canada, c’est qu’ils vont dans des pays francophones où il y a très peu d’immigration vers le Canada. Ils ne vont pas en Afrique de l’Ouest. Ils sont toujours en Europe et parfois au Maghreb, déplore M. Hassan. Ça doit changer.» Il se demande si on ne voit pas dans ces choix un autre effet du racisme systémique. 

Thomas Mercier affirme que la communauté francophone sait ce dont elle a besoin : un programme d’immigration géré par et pour les francophones et localement. «Il faut aussi lier les cibles en immigration francophones à l’ensemble des programmes d’IRCC [Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada] ou de la province ou de la municipalité. C’est bien beau d’avoir une cible qui flotte en l’air, mais il n’y a rien qui force concrètement ces cibles-là à être atteintes.»

Gouled Hassan s’inquiète d’une tendance qu’il voit sur le terrain, mais qui ne se manifeste pas encore dans les données : la perte de la deuxième génération des immigrants francophones. «Il y a plusieurs [immigrants] qui mettent leurs enfants dans des écoles anglophones. Si cette tendance continue, on va perdre toute la deuxième génération.» 

Il voit certains parents faire ce choix après avoir eu de la difficulté à s’intégrer dans la communauté en raison de leur manque de connaissance de l’anglais. Ils veulent éviter à leurs enfants de vivre les mêmes difficultés, «ce qui n’est pas le cas du tout».

En avril 2022, la Fédération des communautés francophones et acadienne a demandé aux gouvernements d’augmenter les cibles d’immigration francophone à 12 % dès 2024 et 20 % en 2036.

Des données plus difficiles à comparer

Nous avons utilisé les données sur la langue maternelle dans notre tableau, car cette donnée est en peu plus fiable pour comparer les résultats de 2016 et 2021. 

Statistique Canada a modifié l’ordre de ses questions sur la langue la plus parlée à la maison afin de diminuer le fardeau de réponse de ceux qui en ont une seule, ce qui représente plus de 70 % de la population. 

«Ça entraine une difficulté à comparer dans le temps pour la partie des autres parlées régulièrement», affirme l’analyste Émilie Lavoie. Ce qui peut inclure le français. 

En comparant les chiffres pour la «langue maternelle» et «la langue parlée à la maison», on constate tout de même une diminution équivalente et tout aussi alarmante dans la région.

La COVID-19 a peut-être également eu un impact sur l’immigration, aussi bien francophone qu’anglophone. Le recensement a été mené pendant que le système fonctionnait au ralenti et que moins de nouveaux arrivants faisaient leur entrée au Canada.

«Le portrait a été pris à un moment où il y avait moins d’immigration. Donc il va probablement sous-estimer le nombre d’immigrants avec des langues autres que l’anglais et le français», estime Thomas Mercier.

Langues autochtones

Le recensement a permis de constater que 183 000 personnes parlent une langue autochtone à la maison au moins régulièrement. De plus, 243 000 personnes se disent capables de soutenir une conversation dans une langue autochtone. Un reflet de la reprise de l’enseignement de ces langues, selon Statistique Canada. 

Il y a plus de 70 langues autochtones au pays; les langues ojibwées sont les plus courantes en Ontario.

Évolution de l’utilisation du Français comme première langue officielle parlée
2016 2021
Canada 7,7 M (22,2 %) 7,8 M (21,4 %)
Ontario 504 130 (3,8 %) 484 425 (3,4 %)
Grand Sudbury 40 500 36 975
Nipissing Ouest 8805 8155
North Bay 6410 5670
Temskaming Shores 3000 2675
Timmins 14 755 13 155
Kapuskasing 5410 5120
Hearst 4365 4080
Évolution du Français comme langue maternelle
2016 2021
Ontario 490 723 (3,7 %) 463 120 (3,3 %)
Grand Sudbury 40 955 (25,6 %) 37 135 (22,6 %)
Markstay-Wrren 905 (34,3 %) 820 (30,3 %)
Nipissing Ouest 8640 (61,2 %) 8075 (56,2 %)
Rivière des Français 1205 (45,4 %) 1115 (39,4 %)
St-Charles 575 (44,9 %) 560 (41,3 %)
Espanola 635 (13,0 %) 595 (11,6 %)
North Bay 6645 (13,0 %) 5880 (11,3 %)
Callander 400 (10,4 %) 370 (9,3 %)
Bonfield 530 (26,8 %) 415 (19,6 %)
East Ferris 1095 (23,6 %) 930 (19,3 %)
Mattawa 595 (31,3 %) 440 (24,5 %)
Parry Sound 90 (1,5 %) 105 (1,6 %)
Temiskaming Shores 3000 (30,7 %) 2690 (24,8 %)
Armstrong 675 (57,7 %) 620 (51,9 %)
Casey 195 (52,7 %) 145 (42 %)
Harley 180 (31,8 %) 145 (27,6 %)
Kirkland Lake 1130 (14,6 %) 935 (12,3 %)
Timmins 14 885 (35,9 %) 13 225 (32,5 %)
Iroquois Falls 1720 (39,0 %) 1405 (33,4 %)
Cochrane 2010 (38,3 %) 1755 (32,9 %)
Smooth Rock Falls 855 (66,0 %) 685 (58,1 %)
Fauquier-Strickland 385 (72,0 %) 315 (67,0 %)
Moonbeam 970 (79,3 %) 820 (71,0 %)
Kapuskasing 5380 (65,6 %) 5030 (63,3 %)
Val Rita-Harty 575 (74,5 %) 535 (70,9 %)
Mattice-Val Côté 550 (85,4 %) 445 (81,7 %)
Hearst 4320 (86,7 %) 3995 (84,4 %)
Elliot Lake 1615 (15,2 %) 1395 (12,3 %)
Blind River 575 (16,6 %) 470 (13,8 %)
Sault-Ste-Marie 2405 (3,3 %) 2100 (2,9 %)
Chapleau 660 (34,3 %) 635 (33,2 %)
Wawa 565 (19,6 %) 450 (16,7 %)
Dubreuilville 510 (83,6 %) 460 (80,0 %)
Hornepayne 140 (14,0 %) 95 (9,9 %)
Manitouwadge 295 (15,1 %) 230 (11,7 %)
Marathon 325 (10,0 %) 300 (9,4 %)