le Vendredi 2 Décembre 2022
le Mercredi 31 août 2022 11:15 | mis à jour le 2 septembre 2022 17:46 Francophonie

Le français sur les panneaux de circulation… est-ce trop demander?

Me François Larocque  — Photo : Valérie Charbonneau - Université d’Ottawa
Me François Larocque
Photo : Valérie Charbonneau - Université d’Ottawa
Notre reportage à propos des 600 affiches unilingues recensées sur les routes du Nipissing a fait jaser sur les réseaux sociaux. Plusieurs commentateurs se demandaient à quel point il était essentiel d’avoir de l’affichage bilingue le long des corridors routiers de la province dans des régions désignées.

«Je ne vois pas le lien entre la Loi sur les services [en français] et des panneaux de signalisation… Un moment donné, [il ne] faut pas exagérer avec le français. Je suis francophone et je trouve qu’on pousse les limites. Comptoirs gouvernementaux, services gouvernementaux… OK. Mais des pancartes sur le bord des rues? Comment gaspiller de l’argent!», exprime Julie Jacques sur la page Facebook du Voyageur.

«Il y a assurément une incompréhension de la Loi sur les services en français, de sa raison d’être et aussi de son fonctionnement. La Loi garantit à tout le monde, pas juste aux Franco-Ontariens, le droit d’accès des services dans la langue française», explique l’avocat originaire de Sturgeon Falls, François Larocque.

La Loi sur les services en français (LSF) a été adoptée en 1986 afin de protéger les droits de la population francophone de l’Ontario. Elle ne confère pas à la langue française le plein statut de langue officielle, mais assure que les services gouvernementaux sont offerts dans des endroits où les francophones sont présents en nombre suffisant.

«Lorsqu’une région a été désignée, c’est encore pour de bonnes raisons. Le gouvernement est satisfait qu’il y ait un seuil suffisamment important de Franco-Ontariens dans ce territoire-là ou encore qui va accueillir un public voyageur francophone. Les régions désignées, ce n’est pas un hasard. C’est le fruit d’une réflexion administrative qui reflète la démographie et qui reflète l’utilisation du territoire», précise-t-il.

Selon Me Larocque, qui est également titulaire de la Chaire de recherche, Droits et enjeux linguistiques de l’Université d’Ottawa, la perception que de dépenser de l’argent pour les droits linguistiques est du gaspillage est «désolante». «L’Ontario a déjà pris la décision administrative que les dépenses en valaient la chandelle et qu’on allait offrir les services.»

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Joanne Gervais.

Photo : Archives

Comparer des pommes et des oranges

D’autres commentateurs ont suggéré de mettre l’accent sur la sécurité plutôt que la traduction de panneaux. D’autres recommandent aux conducteurs francophones de carrément rester chez eux s’ils ne peuvent pas lire et comprendre ce qui est écrit dans la langue de Shakespeare.

Finalement, certains détracteurs ont proposé d’attendre que le Québec ait ses propres affiches dans les deux langues officielles avant même de penser à traduire celles de la province où il y a «Tant à découvrir».

Pour la directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) du grand Sudbury, Joanne Gervais, cet argument ne tient tout simplement pas la route. «Je trouve que ce n’est pas pertinent. C’est de réduire au plus simple la situation.»

«Le Québec va s’organiser avec le Québec. Il y a des organisations anglophones qui débattent leurs droits au Québec. Ici, en Ontario, on est quand même au-delà d’un million de francoparlants. On a une loi qui est censée être là pour nous protéger et nous assurer des services au besoin.»

«Je trouve que c’est mal avisé de se comparer à d’autres provinces. Si on veut aller là, on peut parler du manque flagrant en Alberta ou en Saskatchewan que les communautés dans ces provinces-là avec leurs revendications et leurs plaintes», dénonce Mme Gervais.

«De dire en Ontario que les francophones, qui habitent ici depuis deux, trois générations — depuis des centaines d’années — et qu’on a moins de droits parce que le Québec n’offre pas assez de services en anglais au Québec, c’est un peu, à mon avis, ridicule.»

Selon le recensement 2021 de Statistique Canada, il y a 6210 personnes dans le Nord-Est de l’Ontario qui connaissent seulement le français comme langue officielle du Canada, un nombre en augmentation par rapport à 2016 et appelé à continuer d’augmenter si la Canada respecte ses promesses d’augmenter l’immigrtion francophone.

Photo : Archives

Chacun sa part de responsabilités

Le ministère des Affaires francophones pourrait bien jouer un rôle plus proactif afin de renseigner les Ontariens et de rappeler à la bureaucratie son devoir envers les communautés minoritaires de langue officielle.

«Le ministère s’est fait dire par Mme [Kelly] Burke — la commissaire aux services en français de l’Ontario — dans son rapport sur l’Université Laurentienne qu’il a une obligation très importante d’éduquer les autres ministères. Madame [Caroline] Mulroney doit […] cogner aux portes des autres ministères pour leur rappeler leurs obligations», reproche M. Larocque.

«Dans le cas du ministère des Transports, c’est elle qui occupe ce portefeuille-là. Elle aurait une conversation assez facile à avoir avec elle-même à ce sujet. C’est ce qu’il faut faire», poursuit-il.

Pour sa part, Mme Gervais estime que les Franco-Ontariens doivent être moins gênés d’exiger des services dans leur propre langue.

«Je pense qu’il y a une certaine attitude non revendicatrice, qu’on n’en demande pas trop. L’expression en anglais “Let’s not rock the boat” devient de plus en plus commune dans la communauté francophone», signale la directrice générale de l’ACFO du grand Sudbury.

«C’est l’aspect inquiétant qu’on est prêt comme francophone de dire que c’est correct si on n’a pas le service en français. Que ce n’est pas grave et que je vais m’adresser en anglais. Cet acte-là en soi est un signe d’assimilation de refuser de revendiquer et de dire aux autres francophones d’arrêter d’en demander trop.»

«On est un pays avec deux langues officielles. Demander notre service en français, je trouve que ce n’est pas en demander trop», conclut-elle.