le Mercredi 28 septembre 2022
le Vendredi 23 septembre 2022 11:12 Chroniques et blogues

Chroniques de la ceinture bilingue – De migrants et de frontières

  Image : Michel_Lafleur - Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit - Montage_Chantal_Lalonde_–_Francopresse
Image : Michel_Lafleur - Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit - Montage_Chantal_Lalonde_–_Francopresse
Statistique Canada a récemment publié les données linguistiques du dernier recensement. Selon plusieurs, ça augure mal pour les francophonies en situation minoritaire. Curieux, j’ai décidé de me pencher sur les chiffres.

Au Canada, entre 2016 et 2021, le français a continué son recul en termes relatifs en dehors du Québec : le pourcentage de la population qui a le français pour langue maternelle est passé de 3,6 % à 3,3 %, alors que la proportion de personnes pour qui le français est la langue parlée le plus souvent à la maison est partie de 2,2 % pour tomber à 2,0 %.

Pire encore, on assiste désormais à un recul en chiffres bruts. Il y a aujourd’hui 49000 personnes de moins qui ont le français comme langue maternelle et seulement 532000 personnes le parlent le plus souvent à la maison, ce qui est 36000 de moins qu’il y a cinq ans.

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L’immigration francophone, une solution?

Après la diffusion de ces chiffres, ça a été le branlebas de combat dans le secteur associatif et les médias francophones. Essentiellement, c’est à la politique d’immigration du pays qu’on s’en est pris.

On a déploré que les cibles d’immigrants francophones n’aient pas été atteintes et on a avancé que celles-ci devraient en fait être «beaucoup plus hautes». Bref, les immigrants francophones seraient la clé pour sauver la francophonie canadienne.

Je n’ai rien contre ces objectifs. Ils ont un rôle à jouer dans la préservation de la vitalité du français au pays.

Toutefois, si on ne crée ou ne maintient pas suffisamment d’environnements où le français est une langue publique — et non seulement une langue patrimoniale —, les efforts pour faire croitre la population francophone par l’immigration équivaudront à essayer de remplir une passoire avec de l’eau.

À l’inverse, là où on réussit à conserver ou à imposer le français comme langue de société, on arrive à intégrer aussi des immigrants allophones.

Les «pays» francophones du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario

Il existe bel et bien des lieux en Ontario et au Nouveau-Brunswick où le français est «la langue du pays».  

Dans le nord du Nouveau-Brunswick, les interactions au quotidien, pour la vaste majorité des Acadiens et des Brayons qui y habitent, se passent pratiquement toutes en français. C’est vrai aussi, dans une moindre mesure, pour les Franco-Ontariens qui vivent le long d’une partie de l’autoroute 11, dans le «Haut Nord» ontarien. 

Dans ces régions, si on assiste à un déclin du nombre de francophones, ce n’est pas tant à cause de l’assimilation que de la décroissance. Pour appuyer le français dans ces foyers francophones de longue date, ce qu’il faudrait, c’est une initiative sérieuse de développement régional.   

Ailleurs dans ces deux provinces, il y a des régions mixtes, comme le sud-est du Nouveau-Brunswick et le comté est-ontarien de Prescott-Russell, où les francophones sont majoritaires dans leurs communautés locales. Dans des villes et villages tels Bouctouche, Saint-Antoine, Cocagne, Shédiac, Cap-Pelé, Memramcook et Dieppe au Nouveau-Brunswick ainsi que Rockland, Limoges, Casselman, Wendover, Plantagenet, Hawkesbury et Embrun dans l’Est ontarien, le français conserve un rôle de langue publique.

Une entrée dans l’ère du «bonjour/hi»

Comme dans tous ces lieux, à Embrun, on trouve une communauté francophone ayant une longue histoire, de nombreuses institutions et une identité bien définie.

Cet Embrun — celui de la coop agricole, des entreprises familiales, de la Caisse pop, des clubs sociaux, de la paroisse catholique, des écoles et de la bibliothèque — fonctionne naturellement et spontanément en français.

Toutefois, cette bourgade agricole à une demi-heure à l’est d’Ottawa est aussi devenue, depuis un quart de siècle, une cité-dortoir pour les salariés de la capitale nationale, si bien qu’à la communauté d’origine se sont ajoutées des masses de nouveaux voisins, qui s’établissent pour la plupart dans de nouveaux quartiers résidentiels.

Maintenant, nombre de bureaux et de commerces s’affichent et fonctionnent uniquement en anglais. Conséquemment, dans ce village où le français était la norme il y a un quart de siècle, on est résolument entrés dans l’ère du «bonjour/hi», et parfois du «hi» tout court.

Une épicerie locale d’Embrun, en Ontario, propriété de la coopérative agricole locale, affiche en français. 

Bien que les francophones soient de plus en plus nombreux à Embrun, leur proportion décroit rapidement. Les personnes ayant déclaré avoir le français comme langue maternelle sont passées de 59 % à 54 % de la population et, plus inquiétant encore, celles qui ont répondu parler français le plus souvent à la maison sont passées de 52 % à 45 %.

D’autres villes et villages francophones en périphérie d’Ottawa et de Moncton connaissent une évolution semblable.

La ville de Casselman en Ontario est passée de 76 % de locuteurs du français à la maison à 68 % en cinq ans. À Shédiac comme à Dieppe au Nouveau-Brunswick, la proportion de ces locuteurs est passée de 68 % à 62 % durant la même période. Les francophones y demeurent majoritaires, mais pour combien de temps encore? 

«Pour ne pas être sans pays»

Loin de moi l’idée d’empêcher qui que ce soit de déménager où que ce soit. Mais est-il normal que ces communautés francophones en dehors du Québec n’aient pas un statut linguistique spécial? Il y en a si peu où la vie publique se déroule en français. 

En Belgique, ça ne se passerait pas comme ça. En Suisse non plus.

Un ami flamand me disait cette semaine que «si un Belge francophone déménage dans une commune flamande, pas une seconde il ne pense demander des services en français, et vice versa. Pas plus que s’il déménageait au Danemark ou en Italie». C’est parce que ce pays a mis en place une «frontière linguistique» interne entre les années 1920 et 1960, justement pour stopper la francisation insidieuse de régions flamandes. 

Au Canada, une partie du problème ne repose-t-il pas dans notre bilinguisme déterritorialisé, adopté à l’ère de Trudeau père? Devant la promesse de recevoir d’hypothétiques services en français d’un océan à l’autre, on a renoncé à l’idée de donner des bases territoriales et institutionnelles à nos communautés.

Si on ne veut pas se retrouver vraiment «sans pays» un jour, il faudrait bien tracer la ligne quelque part.