le Vendredi 2 Décembre 2022
le Jeudi 29 septembre 2022 15:51 Arts et culture

Des discussions qui tombent à point

Mani Soleymanlou et Caroline Raynaud  — Photo : Olivier Jean et Lindsey Macdonald
Mani Soleymanlou et Caroline Raynaud
Photo : Olivier Jean et Lindsey Macdonald
Sudbury — Le TNO est le premier arrêt de la tournée nationale de «Un. Deux. Trois.»

Mani Soleymanlou

Photo : Olivier Jean

Un. Deux. Trois. est un tour de force. Quelque chose que l’on peut voir rarement au théâtre. La production est à la fois une collaboration à grande échelle, une tournée pancanadienne et un programme triple. Cette idée est née dans la tête du comédien, dramaturge et metteur en scène Mani Soleymanlou. Une suite logique à sa création, Un., présentée en 2009.

Ce que les spectateurs sudburois pourront voir du 5 au 8 octobre à la Place des Arts, c’est une soirée marathon de trois pièces de théâtre. D’abord, Un., avec Mani Soleymanlou seul sur scène. Il y aborde la relation entre ses multiples identités — entre autres iranienne et québécoise — et comment elles influencent ses interactions. «Ce projet-là m’a forcément mis face à mes origines qui, aux yeux des autres, étaient évidentes, mais qui étaient devenues pour moi-même choses du passé.»

Ensuite Deux. Mani Soleymanlou reprend la scène avec Emmanuel Schwartz. Ils reprennent la réflexion. Après la première pièce, Mani Soleymanlou voyait encore des questions à explorer sur la question de l’identité. Il a créé «un dialogue avec quelqu’un qui n’est pas immigrant, qui n’a pas voyagé, qui est, entre guillemets, de souche.» Il cherchait aussi une explication au succès de Un., qui l’avait un peu pris par surprise. 

Finalement Trois. L’idée de créer cette pièce lui est venue en même temps que Deux. pour pousser encore plus loin le questionnement en l’amenant sur le plan de la collectivité. Elle a d’abord été présentée à Montréal avec quarante comédiens québécois puis en France avec des Français. Au Canada français, ils seront 36.

Caroline Raynaud

Photo : Lindsey Macdonald

À son arrivée à la direction artistique du Théâtre français du Centre national des arts, il n’était que logique pour M. Soleymanlou d’appliquer l’idée au fait français au Canada. «Trois. est toujours arrivée dans une période où, socialement, la question de “l’autre” était discutée, contestée ou instrumentalisée», illustre-t-il.

Pour cette troisième partie, le metteur en scène a laissé les participants écrire ce qu’ils voulaient dire pour rassembler le tout, raconte une des participantes de Sudbury, Caroline Raynaud. «On a tous répondu à un questionnaire sur notre rapport à la langue là où on habite. On s’est ensuite réuni en sessions Zoom avant que Mani nous réunisse dans une salle et qu’on partage tous ces points de vue.»

La tâche de mettre toutes ces idées en scène de façon cohérente était la responsabilité de M. Soleymanlou. Il ne s’agit pas d’une suite de témoignages glauques, affirme Mme Raynaud. Il y a une théâtralité qui ajoute du dynamisme et de la personnalité aux discours. Par exemple, la comédienne raconte que «sa tendance à être émotive» a été transformée en personnage qui se rapproche d’elle, sans être elle.

Questions d’identité

Avec cette version de Trois., Mani Soleymanlou pose plusieurs questions : «C’est quoi le fait français au Canada? C’est quoi le “nous”, ce qui nous unis, qu’est-ce qui nous divise? C’est quoi le projet collectif? Y en a-t-il un? Comment on se retrouve dans un si grand pays? Est-ce que la quête identitaire se résume encore à “Es-tu d’ici ou d’ailleurs?”» 

Comme pour tous les autres moments où Un. Deux. Trois. ont été présentés, Mani Soleymanlou croit qu’elle tombe à point dans les questionnements du Canada français. «On est dans une époque qui se soucie énormément de la représentativité des communautés marginalisées. Une époque qui crie son envie de justice et d’équilibre, de cohabitation et de vivre ensemble. Mais on est aussi dans un époque extrêmement violente. Qui exige d’entendre l’autre, mais avec si peu d’écoute.»

«On ne peut pas représenter tout le Canada francophone, mais on représente chacun une partie», ajoute Caroline Raynaud. Pour elle, c’est à la fois son identité française et son choix de vivre à Sudbury, avec sa famille. «J’ai ces deux amours-là.»

Ces deux «amours» font partie de sa propre réflexion. La francophonie n’était pas un sujet de discussion en France. Au Canada et en Ontario, ça en est devenu un. C’est devenu une partie de son identité.

À l’approche de la première à Ottawa, le metteur en scène se rend compte que le propos de la production canadienne est bien différent de la montréalaise ou de la française. À l’époque de Montréal et de Paris, il y avait consensus sur le vivre ensemble et le racisme. «Aujourd’hui, ce qui me saute aux yeux, c’est l’individualisme d’une époque qui cherche tant à réparer les erreurs du passé, les erreurs collectives par rapport aux communautés marginalisées.» La question qui ressort est : «Comment fait-on maintenant?»

Théâtre frontal

La mise en scène de Un. Deux. Trois., en quelque sorte sans quatrième mur, permet une sorte de dialogue entre comédiens et spectateurs. 

S’assoir et écouter presque quatre heures de théâtre peut être inquiétant. Mais ce n’est pas ce commentaire que Mani Soleymanlou a le plus entendu. «Ce qui me revient souvent, c’est : “On en aurait pris deux heures de plus”. Je crois que le fait que les individus sur scène parlent en leur nom, que l’on est dans un travail aussi ludique, d’autodérision, de mains tendues, on est dans un truc qui martèle moins.»

Caroline Raynaud a hâte de voir les réactions dans chaque ville, les différences entre chacune. «On n’a pas la même vision des choses, selon où on est, d’où on vient. C’est ce qui est intéressant, la multitude des points de vue.»

Elle n’est pas la seule participante qui a des liens avec Sudbury. Il y a aussi Chloé Thériault, France Huot, Manon St-Jules, Dillon Orr et Jean Marc Dalpé.

Un. Deux. Trois. sera présenté par le Théâtre du Nouvel-Ontario dans la Grande salle de la Place des Arts du 5 au 8 octobre. Pour acheter des billets, visitez http://letno.ca.