le Mercredi 30 novembre 2022
le Vendredi 14 octobre 2022 16:04 Arts et culture

La longévité dans l’adaptation

La célébration du 50e de Théâtre Action dans le cadre des Feuilles vives à Sudbury — Photo : Julien Cayouette
La célébration du 50e de Théâtre Action dans le cadre des Feuilles vives à Sudbury
Photo : Julien Cayouette
Ontario — La force de Théâtre Action au cours de ses 50 années d’existence semble avoir été sa capacité à se transformer selon les besoins. Ce ne sont pas tous les organismes qui sont capables de suivre la marche de l’évolution. Théâtre Action l’a non seulement fait par nécessité, mais aussi avec succès.

Joël Beddows

Photo : Archives

«Le fait que le théâtre franco-ontarien soit si fort aujourd’hui, c’est parce que Théâtre Action a joué ce rôle-là [de répondre aux besoins exprimés par son milieu]. Je ne sais pas à qui le comparer. Il n’y a rien de semblable nulle part ailleurs. Un organisme où on regroupe le milieu scolaire, communautaire, professionnel. Où on arrive à se transformer de façon cyclique en fonction des besoins d’un milieu en évolution… et se faisant garde sa pertinence…. C’est extraordinaire!», propose l’homme de théâtre et chercheur, Joël Beddows.

«Théâtre Action a été une façon de pallier la petitesse du milieu, poursuit-il. Chaque fois que le milieu exprimait un besoin, Théatre Action se transformait.» ll donne comme exemple la création de la revue Liaison en 1979 pour faire de la critique professionnelle. La création de Réseau Ontario pour gérer des tournées — même si l’organisme a ensuite plutôt décidé de se concentrer sur la musique.

Le Festival Théâtre Action en milieu scolaire a aussi été créé pour répondre à une demande du milieu, celle d’initier les jeunes Franco-Ontariens au théâtre plus rapidement.

L’histoire largement remplie de succès de Théâtre Action (TA) et le fait qu’il est le premier organisme de services aux arts franco-ontariens ajoutent un poids sur les épaules de ses dirigeants. Mais pour la directrice générale sortante, Marie Ève Chassé, c’est vite devenu force. «Les gens connaissaient l’organisme, le reconnaissaient. Tout le monde avait un point de convergence.»

Cette longue survie, TA, qui fête ses 50 ans cette année, la doit à cette capacité d’adaptation des dirigeants du passé. Joël Beddows utilise le surnom d’organisme «caméléon».

Une interprétation partagée par Mme Chassé. «C’est un organisme qui a vraiment su être à l’écoute de ses membres et de le faire évoluer au gré des besoins.»

1985

Les premiers objectifs de TA, lors de sa création en 1972, étaient clairs : donner les moyens à la création théâtrale franco-ontarienne de grandir et de rayonner pour créer un discours de cohésion identitaire et culturel. Il y avait des besoins de mentorat et de communication qui devaient rapidement être mis en place. Heureusement, l’appui du Conseil des arts de l’Ontario était acquis.

Cette mise en place a durée près de 15 ans. «Or, après 1985, les gestes posés par TA ont commencé à changer d’orientation. Ils visaient dorénavant la professionnalisation des “compagnies de métier” et de leurs productions, sans exclure, bien entendu, l’enracinement des troupes amateurs», écrit les chercheurs Joël Beddows et Amelie Mercier dans l’album des 35 ans de TA.

Ce changement n’est pas arrivé de nul part. Déjà, à la fin des années 1970, la distinction entre les troupes professionnelles et les troupes amateurs était discutée, surtout influencée par les théâtres québécois qui la faisaient.

Tout au long des années 1980, de plus en plus de place était faite aux troupes amateurs et aux productions québécoises dans le festival annuel qu’organisait TA depuis ses débuts. Si bien que les troupes professionnelles de l’Ontario ont boycotté le dernier festival, présenté en 1990 à l’Université Laurentienne de Sudbury.

Jusqu’alors, les troupes de théâtre franco-ontariennes, les centres culturels et les écoles entretenaient de bonnes relations pour diffuser les créations. Mais en 1985, est-il écrit dans l’album, les visions de la survie du fait français en Ontario n’étaient plus compatibles.

Dans leurs créations, les jeunes artistes remettaient «en cause [la] vision conservatrice d’une culture repliée sur elle-même» des élites établies. Un discours qui ne plaisait évidemment pas à ces élites. Certaines créations ne pouvaient pas entrer dans les lieux de diffusion.

Le besoin de se passer à autre chose que le théâtre identitaire et d’avoir leur propre lieu de diffusion allaient devenir la priorité des troupes professionnelles.

1990

La fin des années 1980 a été marquée par le départ de plusieurs professionnels vers le Québec, — incluant Jean Marc Dalpé et Brigitte Haenjtens qui étaient au Théâtre du Nouvel-Ontario. Il s’agissait en partie d’une rébellion contre les limites que leur imposait l’Ontario français comme créateurs.

Pour se remettre sur pied, le milieu théâtral met de côté le théâtre identitaire — non pas sans critiques.

L’existence même de TA a été questionnée, car les troupes professionnelles considéraient que les amateurs et le milieu scolaire avaient de meilleurs services. La tenue d’états généraux changera une fois de plus la vocation de TA. «Le théâtre n’était plus considéré comme une cause, un service communautaire ou un outil d’animation par la majeure partie des praticiens professionnels, mais bien plutôt comme un art centré sur les intérêts de créateurs plus expérimentés», écrivent Beddows et Mercier.

La décennie a vu la multiplication des artistes pigistes, l’ouverture de salles permanentes pour des troupes professionnelles et la création de Réseau Ontario.

Pendant ce temps, dans les écoles secondaires, le théâtre continuait à jouer un rôle de construction identitaire. Le Festival en milieu scolaire est né en 1996 — le premier a eu lieu à l’École secondaire catholique Algonquin de North Bay.

Tout cela sans abandonner le milieu communautaire.

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La directrice générale sortante de Théâtre Action, Marie Ève Chassé

Photo : Courtoisie Julien Lavoie

15 dernières années

Lorsque Marie Ève Chassé a pris la direction générale de Théâtre Action en 2007, l’organisme n’était pas dans sa meilleure forme, raconte-t-elle. Le début des années 2000 avait été prolifique, mais le roulement de personnel et le désengagement des membres avaient affaibli l’organisme. Les deuxièmes états généraux sur le théâtre étaient nécessaires.

Une période chargée, mais «un excellent premier bain» en raison du nombre de rencontres qu’elle a faites. Grâce à ces discussions, un besoin de mettre de l’avant la dramaturgie en est ressorti. «Redorer l’image de notre dramaturgie, appuyer, aider et encadrer nos auteurs et autrices», dit Mme Chassé. Il y avait en fait très peu d’auteurs et de conseillers dramaturgiques en Ontario à ce moment.

«Les compagnies ont perdu un peu un savoir-faire… Les leadeurs des compagnies des années 1980-1990, qui savaient comment faire du développement dramaturgique, ont disparu un peu. Donc on a mandaté Théâtre Action de prendre ça en main», confirme M. Beddows.

Ce changement correspond avec la création du festival Feuilles vives. «Ça découle justement des états généraux», dit Mme Chassé. Un service de conseil dramaturgique de façon continue a aussi poursuivi aider à développer un bassin de conseillers dramaturgiques «très fort et reconnu».

Mme Chassé nous a accordé sa dernière entrevue à titre de directrice générale de TA pour revenir sur les 15 dernières années de TA. Elle quittait le 7 octobre pour prendre la direction générale par intérim de Réseau Ontario. Elle souhaite que TA continue sur sa lancée. «Je suis fière de dire que j’ai atteint les objectifs que je m’étais donnés.»