le Mercredi 30 novembre 2022
le Mardi 18 octobre 2022 10:22 Courrier des lecteurs

Une université «par et pour» les Franco-Ontariens reste digne de poursuite

Courrier — Théodule Miville, 80 ans, de Sturgeon Falls en Ontario, racontait autrefois l’histoire de Ti-Jean-Peau-de-Morue, le serviteur rusé d’un roi insensé, une fable qu’il avait entendue comme enfant d’un certain M. Lemay dans le Nouvel Hampshire en 1888.

Prenant la parole dans le magnétoscope du père Germain Lemieux en 1953, Miville raconterait l’histoire qui allait donner le coup d’envoi du premier des 33 volumes de Les vieux m’ont conté, un recueil de contes et de chansons folkloriques cueillis de partout en Ontario français.

Le père Germain Lemieux, fondateur du CFOF, avec son équipement d’enregistrement.

Photo : Courtoisie

Legs de plusieurs générations, ces contes, fables et légendes ont transité du Québec à l’Ontario français, coloré par le milieu franco-ontarien duquel en émergeait d’autres. Et c’est le père Lemieux, un jésuite coloré de Cap-Chat en Gaspésie (Québec), qui allait consacrer et légitimer ce folklore.

Comme de nombreux jésuites qu’on trouvait un peu trop ésotériques au Québec, le père Lemieux serait envoyé en exil aux portes de l’enfer, à Sudbury, jadis la frontière nord du «nouvel» Ontario, une terre de feu, de slague et de cendres. Il s’épanouirait dans le Nord en mutant le Centre de folklore de l’Université de Sudbury en 1960, devenu le Centre franco-ontarien de folklore en 1972, des institutions qui protègent et promouvoit notre folklore depuis plus de 50 ans. Le père Lemieux allait s’aventurer à travers la province pour recueillir des histoires et donner une voix aux ainés franco-ontariens, recueillant 688 histoires, soit 477 contes populaires de plus que les frères Grimm

S’il était le «père de notre mémoire», le père Lemieux était aussi l’un des nombreux architectes du Nouvel-Ontario, terre promise d’une francophonie forte, intrépide et autonome dans le Nord de l’Ontario, avec Sudbury comme métropole. En 1983, le père Lemieux recevait une ovation «monstre» de la part du jeune public rassemblé à la dixième Nuit sur l’étang, qui avait grandi en lisant les contes populaires de leurs grands-parents. Dans la foule et sur scène se trouvaient les jeunes membres de CANO, les fondateurs des institutions les plus importantes et durables du Nouvel-Ontario, également enracinés dans la tradition de l’Université de Sudbury.

«Nos paysans, supposément analphabètes, étaient en réalité des savants», disait le père Lemieux des Nouveaux Ontariens, qui était déterminé à s’instruire, peu importe leur point de départ comme universitaires, sensibles aux institutions inclusives qui nous encourageaient à aspirer à être plus grands que ce qui était soi-disant notre sort dans la vie. 

Un établissement d’enseignement supérieur franco-ontarien à Sudbury a toujours fait partie intégrante de la vision du «par et pour» des Franco-Ontariens du Nouvel-Ontario. Une institution au service des étudiants et de sa communauté, incluant les apprenants de première génération, cultivant les artistes, les entrepreneurs, les intellectuels et les leadeurs qui nous propulseront dans l’avenir. 

Jeune de ses presque 110 ans, l’Université de Sudbury a toujours été cette institution, celle qui a su protéger les aspirations de générations de Franco-Ontariens, particulièrement ceux du Nord.

Alors que nous, les enfants de ces «savants paysans», écrivons le prochain chapitre de l’histoire du Nouvel-Ontario, l’aspiration d’une université «par et pour» demeure digne d’être poursuivie. 

Sans elle, le Nouvel-Ontario demeure une fable inachevée. 

 

Serge Miville est recteur et vice-chancelier de l’Université de Sudbury. Il est chercheur en histoire franco-ontarienne