le Mercredi 30 novembre 2022
le Mercredi 26 octobre 2022 14:36 Courrier des lecteurs

La francophonie rencontre la francophobie à l’enquête sur la Loi sur les mesures d’urgence

«English is always first.»

L’anglais, première langue officielle. Même dans le cabinet d’un ancien premier ministre québécois et canadien-français qui parlait un anglais «à peine compréhensible».

Une leçon donnée par un collègue francophone anglophone en tant que jeune Franco-Ontarienne lors de mes premiers balbutiements sur la colline parlementaire en 2002, pendant les douze derniers mois du mandat de Jean Chrétien. Il m’apprendrait à étiqueter les communications officielles avec l’avertissement important : Le français suit.

English is always first. Le français suit

Ma langue, mise à sa place. En tandem la curieuse et inquiétante absence curieuse des langues des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Une manifestation de la troublante hiérarchie linguistique au Canada, emblématique de l’histoire coloniale de ce pays.

L’homme invisible «a besoin d’un pays», écrivait l’auteur franco-ontarien Patrice Desbiens. Ce pays «le laisse tomber.» Dépossédé, déraciné, errant, L’homme invisible/The Invisible Man n’a pas sa place – sa langue non plus 

Comme Mathieu Fleury.

La semaine dernière, le conseiller municipal sortant (Rideau-Vanier) a fait l’objet de manchettes après un moment viral lors de la commission d’enquête sur l’état d’urgence par le gouvernement fédéral. Après avoir témoigné en anglais au fil des heures, le Franco-Ontarien s’est prononcé en français lorsque Brendan Miller, avocat des organisateurs du convoi, a demandé au politicien franco-ontarien de définir le terme «microagressions».

«Je suis francophone», a répondu Fleury en français. «Donc, si vous voulez être spécifiques sur les mots, va falloir que vous me demandez en français. Ma connaissance de la terminologie en anglais est peut-être inappropriée.»

«Je m’appelle Brendan», a répondu Brendan Miller à l’esclaffement de certains dans la salle. L’ironie, oui?

«C’est drôle, mais ce n’est pas drôle», intervint Fleury avec beaucoup de dignité. «Je fais de mon mieux pour répondre à des questions claires en anglais.»

 Mais nous sommes dans «Official Ottawa». En Ontario. Au Canada. Dans le pays de l’homme invisible. Fleury devrait parler anglais. Pourquoi il ne parle pas anglais ? Comment ose-t-il ne pas parler anglais ?

«On a devant nous un exemple flagrant d’anglonormativité et une illustration de l’inégalité fondamentale de nos deux langues officielles», a déclaré Liane Roy de la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA).

Oui.

«Les francophones doivent pouvoir s’exprimer dans leur langue maternelle», a tweeté Catherine McKenney par solidarité. McKenney, qui siège également au conseil municipal d’Ottawa (Somerset), a conseillé Fleury de répondre aux questions de Miller en français, serait par la suite attaqué pour son soutien de la francophonie par des conspirateurs francophobes qui ont vu l’utilisation du français à l’enquête comme suspecte, duplicite et fondamentalement irrespectueux. Coup de théâtre, cet épisode a été un puissant rappel que plus ça change, plus l’anglais passe en premier. Le français, en deuxième. Toujours.

«Je suis francophone», a déclaré Fleury dans une expression de résistance. Une affirmation qui dit notre vérité. Qui fait passer le français en premier. Une réponse stéréophonique à l’anglais, qui exige qu’on ne se soit pas lost in translation.

Les francophones doivent prendre «notre place, toute notre place – pis sans demander la permission.» 

Pour nier notre invisibilité. Pour réclamer notre langue.

Pour dire : voilà qui nous sommes.