le Vendredi 2 Décembre 2022
le Vendredi 28 octobre 2022 16:02 Environnement

Les Grands Lacs, terres et mère autochtones

Pictogramme de Mishipeshu sur le rocher Agawa sur la rive nord du lac Supérieur. — Photo :Viv Lynch-Flickr (CC-BY-NC-ND 2.0)
Pictogramme de Mishipeshu sur le rocher Agawa sur la rive nord du lac Supérieur.
Photo :Viv Lynch-Flickr (CC-BY-NC-ND 2.0)
Série Francopresse sur les Grands lacs — Les Grands Lacs revêtent une importance culturelle unique pour les Premières Nations qui vivent dans la région. Aujourd’hui, les jeunes générations essaient de retisser des liens parfois perdus avec cette énorme réserve d’eau douce.

«Les Grands Lacs sont un cadeau extrêmement précieux fait à notre peuple. C’est littéralement l’histoire de nos origines», confie l’anthropologue haudenosaunee et directrice du programme de recherche autochtone sur l’eau Ohneganos de l’Unviersité McMaster en Ontario, Dawn Martin-Hill.

Dawn Martin-Hill est anthropologue mohawk, professeure agrégée à l’Université McMaster, en Ontario.

Photo : Courtoisie

Historiquement, les Hurons-Wendats et Haudenosaunee vivent autour des lacs Érié et Ontario. Plus au nord, le groupe des Premières Nations Anichinabés, comme les Ojibwés, les Chippewas, les Odawas ou les Mississaugas, est établi à proximité des lacs Huron et Supérieur. 

Quelles que soient leurs traditions, ces peuples autochtones partagent avec les Grands Lacs un lien culturel, profond et ancien. «Les premières traces de peuplement dans la région remontent à 13 000 ans», révèle l’archéologue et professeur agrégé à l’Université Wilfrid-Laurier en Ontario, Gary Warrick.

Offrande aux esprits 

«C’est un gros morceau de notre histoire», insiste Dawn Martin-Hill. 

«[Les Grands Lacs] occupent une place spéciale dans nos croyances et notre spiritualité», poursuit Darlene Johnston, membre de la Première Nation des Chippewas de Nawash, située sur les bords du lac Huron, cofondatrice de l’Alliance de recherche des Grands Lacs pour l’étude des arts et cultures autochtones.

Photographie des Grands Lacs prise par le satellite SeaWIFS.

Photo : Flickr - NOAA Great Lakes Environmental Research – Domaine public

Michael Witgen est historien ojibwé, professeur à l’Université de Columbia de New-York et membre de la bande Red Cliff du lac Supérieur.

Photo : Courtoisie

«Les Anichinabés s’appellent eux-mêmes le peuple de l’eau profonde», renchérit Michael Witgen, historien ojibwé, professeur à l’Université de Columbia de New-York et membre de la bande Red Cliff du lac Supérieur. 

Avant les épidémies du 16e siècle, responsables de la mort des deux tiers de la population de la région, plus de 130 000 Autochtones bénéficiaient d’eau potable, de nourriture et de moyens de subsistance grâce aux Grands Lacs. Les Anichinabés, nomades, établissaient des campements de pêche saisonniers sur leurs rives. 

«Avant de monter à bord de leur canoë, nos ancêtres faisaient des offrandes de tabac aux esprits du lac pour assurer la sécurité de leur voyage et avoir de bonnes prises», explique Darlene Johnston. 

Il s’agissait notamment d’honorer l’esprit de Mishipeshu, un monstre aquatique qui se cachait dans les profondeurs du lac Supérieur. Ce grand lynx d’eau, aux pattes palmées, aux cornes de dragon et au corps recouvert d’écailles, pouvait provoquer des tempêtes catastrophiques.

Le Mishipeshu, «symbole de résilience culturelle»

«On faisait preuve d’un grand respect, car on ne voulait surtout pas réveiller sa fureur et voir les canoës se retourner à cause de vagues et de tourbillons, indique Darlene Johnston. La créature vit encore à travers les traditions orales, les représentations artistiques modernes. C’est un symbole de résilience culturelle.»

Preuve de son importance, Mishipeshu fait partie des pictogrammes peints à l’ocre rouge sur le rocher Agawa, dans le Parc provincial du lac Supérieur. Ces dessins, vieux de quatre siècles, représentent des canoës ainsi que des animaux réels ou mythologiques. Ils témoignent des batailles marquantes et des croyances chères aux Ojibwés.

Louis Lesage est directeur au bureau du Nionwentsïo de la Nation huronne-wendat. 

Photo : Courtoisie

Le Mishipeshu, «symbole de résilience culturelle»

«On faisait preuve d’un grand respect, car on ne voulait surtout pas réveiller sa fureur et voir les canoës se retourner à cause de vagues et de tourbillons, indique Darlene Johnston. La créature vit encore à travers les traditions orales, les représentations artistiques modernes. C’est un symbole de résilience culturelle.»

Preuve de son importance, Mishipeshu fait partie des pictogrammes peints à l’ocre rouge sur le rocher Agawa, dans le Parc provincial du lac Supérieur. Ces dessins, vieux de quatre siècles, représentent des canoës ainsi que des animaux réels ou mythologiques. Ils témoignent des batailles marquantes et des croyances chères aux Ojibwés.

«Le long des rives du lac Supérieur et à la baie Géorgienne, les Anichinabés transforment souvent les falaises rocheuses qui se jettent dans l’eau en œuvres d’art, avec des peintures rupestres pour honorer les esprits», fait remarquer Gary Warrick.

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Gary Warrick est archéologue, professeur agrégé à l’Université Wilfrid-Laurier, en Ontario.

Photo : Courtoisie

De leur côté, les peuples haudenosaunee et hurons-wendats, agriculteurs semi-sédentaires, cultivaient de larges champs de courges, de maïs et de haricots grimpants. 

«Les lacs nous ont permis d’avoir des terres fertiles et de la nourriture en abondance, d’assurer le développement de villages de près de 3000 personnes dès le 15e siècle», souligne le directeur au bureau du Nionwentsïo de la Nation huronne-wendat, Louis Lesage. Selon le biologiste de formation, on dénombre aujourd’hui 900 sites archéologiques hurons-wendats autour des Grands Lacs.

«Personne ne se réjouit à l’idée d’avoir des liens avec de l’eau sale»

Mais au fil des siècles, le lien profond qui lie les peuples autochtones aux Grands Lacs s’est érodé. «L’arrivée des colons et la mise en place des pensionnats autochtones ont eu des conséquences désastreuses sur notre capacité à entretenir des liens avec nos lacs», déplore Dawn Martin-Hill. 

L’universitaire évoque également les conséquences néfastes de l’industrialisation massive : «On parle de 100 ans de rejets toxiques. Personne ne se réjouit à l’idée d’avoir des liens avec de l’eau sale, avec des endroits endommagés et contaminés.»

Les jeunes générations essaient tant bien que mal de retisser les liens perdus. «Ils sont exaspérés et se mobilisent pour nettoyer ce qui peut encore l’être. En tant qu’Autochtone, je trouve incompréhensible que cette eau, faite pour nous, soit devenue une décharge», se désole Dawn Martin-Hill. 

L’anthropologue cartographie actuellement la région du lac Érié avec l’aide de jeunes haudenosaunee. Le but du projet est d’archiver les traditions orales, d’identifier les sites archéologiques, de documenter la faune et la flore et de surveiller la ressource en eau.

Avec leurs enseignants, les élèves vont en forêt, partent en kayak, rencontrent des anciens qui leur transmettent des savoirs traditionnels, une manière pour eux de se réapproprier leur culture et leur histoire. 

«Il ne faut pas oublier que les lacs étaient là avant nous, qu’ils nous autorisent à être sur leur territoire. On leur doit beaucoup de respect», conclut Dawn Martin-Hill. 

Message de paix le long des Grands Lacs 

Selon l’histoire haudenosaunee de la création, lorsque les fils jumeaux de la Terre ont créé les humains, la planète était recouverte d’une eau impropre à la consommation humaine.

«La Femme du Ciel a alors glissé ses doigts le long de la terre pour former les Grands Lacs et nous donner de l’eau pure, raconte Dawn Martin-Hill. Légèrement perturbée à ce moment-là, elle a aussi créé les chutes d’eau et les rapides, rendant nos voyages en canoë plus difficiles et dangereux.»

Les Grands Lacs ont par ailleurs joué un rôle crucial dans la naissance de la Confédération Haudenosaunee. Le message de paix, à l’origine de sa constitution, a été porté par un jeune garçon qui voyageait sur les Grands Lacs à bord d’un canoë de pierre blanche. «C’est ce qu’on appelle le voyage pacificateur», rappelle Dawn Martin-Hill. 

L’eau revêt également une place centrale dans l’histoire anichinabée de la création. Le créateur Gitchi Manitou décide d’inonder le monde pour en faire renaitre un nouveau. Seul un petit groupe d’animaux échappe au déluge à bord d’un canot. Pour que les plantes, les arbres et l’herbe puissent repousser, l’un d’entre eux doit ramener à la surface une poignée de terre. 

Le huard, le canard, la loutre et le vison tentent leur chance sans succès, puis vient le tour du rat musqué. Après trois jours sous l’eau, il réapparait mourant, mais souriant, avec de la terre dans la patte. Le huard la prend et la met sur le dos de la tortue. C’est ainsi qu’un Nouveau Monde prend forme autour des Grands Lacs.

«On dit que la Terre est une femme, et que l’eau est son élément vital. Elle coule en elle, la nourrit, la purifie», précise Darlene Johnston.