le Mercredi 8 février 2023
le Vendredi 2 Décembre 2022 23:31 | mis à jour le 2 Décembre 2022 23:32 Environnement

Le lac Supérieur, joyau en surchauffe

Jusqu’alors, le lac Supérieur était le plus préservé des Grands Lacs.  — Photo : Gary McGuffin
Jusqu’alors, le lac Supérieur était le plus préservé des Grands Lacs.
Photo : Gary McGuffin
Série Grands Lacs — Le lac Supérieur, qui compte pour 10 % des réserves d’eau douce de la planète, subit un fort réchauffement. Le recul de la couverture de glace, la hausse des températures et le manque d’oxygène menacent sa biodiversité. Le changement climatique force également la migration vers le nord de certaines espèces en quête de températures plus fraiches autour du lac.

Joanie McGuffin est exploratrice et écrivaine. Elle est également directrice générale de l’association environnementale Lake Superior Watershed Conservancy. 

Photo : Gary McGuffin

«Cest le plus immaculé, le plus sauvage des Grands Lacs. Son écosystème est tellement riche et unique».La directrice générale de lassociation environnementale Lake Superior Watershed Conservancy, Joanie McGuffin, ne manque pas de superlatifs pour parler du lac Supérieur. 

Depuis plus de 30 ans, l’écrivaine explore le lac en canoë. En 1989, elle a pagayé pendant trois mois avec son mari le long des rives de la plus grande étendue deau douce de la planète. En plus de 30 ans sur le terrain, elle a vu le visage du lac changer et les menaces évoluer. 

«Dans les années 1990, on sinquiétait de la surpêche et des effluents toxiques provenant des papetières dans la zone de Thunder Bay [ville riveraine du lac Supérieur], raconte-t-elle. Aujourdhui, cest le changement climatique qui occupe tous les esprits.»

Joanie McGuffin tente de décrire les bouleversements intervenus si rapidement durant la dernière décennie. Elle évoque le réchauffement des eaux, les années sans neige, les tempêtes automnales plus fréquentes et plus puissantes. «Rien que la semaine dernière, une onde de tempête a pris plus de quatre mètres de rivage près de chez nous», rapporte-t-elle. 

Graham Saunders est climatologue à l’Université Lakehead de Thunder Bay, en Ontario. 

Photo : Courtoisie

Diminution de l’eau et augmentation de la température

Le lac Supérieur est à lavant-poste du réchauffement climatique. Il faut se plonger dans les chiffres pour mesurer lampleur de la débâcle.

Selon le climatologue à lUniversité Lakehead de Thunder Bay, Graham Saunders, durant l’été, la température moyenne de leau de surface a augmenté de 2,5 oC par rapport au XXe siècle. Et elle pourrait encore croitre de 5 à 7 oC tout au long du XXIe siècle. «Le lac Supérieur se réchauffe plus vite que tous les autres Grands Lacs», révèle le scientifique.

«Il sera très difficile de revenir à des températures écologiquement plus viables à cause de limmense masse deau en jeu», prévient Michael Twiss, doyen de la toute nouvelle Faculté des sciences de lUniversité Algoma, à Sault-Sainte-Marie, en Ontario.

Dans le même temps, les niveaux deau diminuent, en particulier l’été, à cause des températures de lair plus élevées qui provoquent de l’évaporation. «On a eu un déclin majeur ces deux dernières années», alerte Graham Saunders. 

La couverture de glace est également en net recul. Entre 1973 et 2021, elle a diminué en moyenne de 7 % par décennie. Autrement dit, cest environ 400 km2 de glace qui ont disparu chaque année, soit l’équivalent de la superficie de la ville de Montréal. 

Graham Saunders constate par ailleurs de plus grandes variations. Daprès les relevés quil a effectués, jusquau milieu des années 1990, environ 60 % du lac était recouvert de glace chaque hiver. Depuis, la superficie recouverte fluctue de 10 à 90 % dune année à lautre. «Ça va continuer avec moins de glace qui dure moins longtemps», avertit le climatologue.

Joanie McGuffin est un témoin aux premières loges de ce changement. Pour elle, il est clair que la glace se forme de plus en plus tard dans la saison : «Dans les années 1990, le lac était toujours gelé de décembre à mai. Aujourdhui, ça ne gèle plus vraiment».

À lire aussi : Les Grands Lacs, terres et mère autochtones

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Le lac Supérieur est à l’avant-poste du réchauffement climatique. Durant l’été, la température moyenne de l’eau de surface a augmenté de 2,5 oC par rapport au XXe siècle. 

Photo : Gary McGuffin

Menace des algues bleues 

Le bassin versant est, lui, confronté à une recrudescence de pluies torrentielles. «Des pluies qui arrivent normalement tous les 500 ou 1000 ans se sont produites deux ou trois fois au cours des dix dernières années», sinquiète Mike McKay, directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à lUniversité de Windsor, en Ontario. 

Ces précipitations lessivent les sols et charrient dans le lac d’énormes quantités de nutriments. Dans des eaux plus chaudes, surtout dans les zones côtières, ces nutriments peuvent conduire à la prolifération de cyanobactéries, ou algues bleues, explique Mike McKay. 

«Alors quon nen avait jamais vu dans le lac, les premiers cas ont été signalés à louest, près des iles Apostle [qui se trouvent en territoire américain dans le lac Supérieur]», salarme le biologiste. «Les cyanobactéries privent le lac doxygène et nuisent au développement du phytoplancton, à la base de lalimentation de nombreuses espèces», ajoute Michael Twiss.

Un autre effet majeur des dérèglements climatiques se joue sous la surface. Au début des mois de décembre et juin, les eaux sont brassées sur toute leur profondeur. Autrement dit, les eaux superficielles plus denses se mélangent aux eaux inférieures, ce qui apporte oxygène et nutriments à différentes profondeurs. 

Mais ces brassages se produisent désormais plus tard en hiver, et de plus en plus tôt au printemps. «À terme, le phénomène pourrait disparaitre, privant doxygène les couches profondes, ce qui menacera directement la vie au fond du lac», avance Graham Saunders. 

Poissons déstabilisés  

Aux yeux des spécialistes interrogés, le dérèglement climatique est en train de devenir la menace majeure pesant sur la biodiversité du lac Supérieur.

La douzaine despèces de poissons qui vivent en eaux froides dans le lac est dores et déjà perturbée. Michael Twiss prend lexemple du grand corégone, de la famille des salmonidés, qui revêt une importance économique cruciale pour les pêcheries de la région. 

«Lhiver, ces poissons déposent leurs œufs dans des zones côtières à labri de la glace, explique-t-il. Avec le manque de glace, leurs œufs sont détruits par les vagues et le mouvement des cailloux, ce qui met en péril leur survie.»

La végétation autour du lac nest pas en reste et subit de plein fouet les effets du réchauffement.

La flore arctique alpine, qui affectionne les microclimats frais, voit son habitat se réduire. Certains insectes ravageurs des forêts vont se propager plus rapidement parce que la température et les précipitations sont idéales pour leur reproduction.

«Les forêts changent déjà. De nombreux conifères meurent à cause de ça », se désole Joanie McGuffin. 

Les zones humides, véritables pouponnières du lac, pourraient elles aussi voir leur taille diminuer. «Ces habitats sont cruciaux pour maintenir la biodiversité. Ils abritent des centaines despèces de plantes, de reptiles et damphibiens. Ils sont essentiels à de nombreux oiseaux nicheurs et migrateurs», relève Mike McKay. 

À Goulais River, à l’est du lac Supérieur, lexploratrice Joanie McGuffin garde espoir : «Pendant longtemps, on a tourné le dos au lac, mais aujourdhui on a changé de regard. On comprend enfin les bénéfices de préserver sa biodiversité pour les générations futures».

«Dernier refuge» 

Poussées par la hausse des températures, la faune et la flore remontent plus au nord, vers la région du lac Supérieur. «Ces latitudes plus fraiches sont parfois leur dernier refuge. Certains poissons nont plus dautres endroits où aller», souligne Mike McKay. 

Des cardinaux et des pics à ventre roux ont ainsi fait leur apparition pour la première fois sur les rives, rapporte Carter Dorscht, responsable dune collecte citoyenne de données sur la santé des populations doiseaux nicheurs en Ontario.

À la faveur du réchauffement climatique, certaines espèces invasives prolifèrent également. «Les lamproies marines [un parasite ressemblant à languille] et les moules zébrées vivent plus longtemps et deviennent plus grosses dans des eaux plus chaudes», note Emily Posteraro, coordonnatrice du développement des programmes au Centre des espèces envahissantes, à Sault-Sainte-Marie.

Dotées dun fort potentiel de reproduction, elles supplantent peu à peu les espèces locales, réduisant la biodiversité. «Dans le passé, la lamproie marine a failli entrainer la disparition des truites deaux profondes, poisson endémique de la région», rappelle Emily Posteraro. 

La couverture de glace du lac Supérieur est en net recul. Entre 1973 et 2021, elle a diminué en moyenne de 7 % par décennie. 

Photo : Unsplash License Robin Canfield