le Mercredi 8 février 2023
le Dimanche 1 janvier 2023 23:15 Environnement

Le lac Huron, un trésor de biodiversité à protéger

À l’est du lac Huron, les 30 000 iles de la baie Georgienne constituent un sanctuaire pour 50 espèces animales et végétales menacées. — Photo : Julia Daoust, Pixabay
À l’est du lac Huron, les 30 000 iles de la baie Georgienne constituent un sanctuaire pour 50 espèces animales et végétales menacées.
Photo : Julia Daoust, Pixabay
Ontario — Le lac Huron regorge d’espèces animales et végétales uniques. La baie Georgienne est notamment un sanctuaire pour de nombreux spécimens en péril. Mais cet écosystème est fragilisé par le développement urbain et la prolifération d’espèces envahissantes. Les acteurs de terrain appellent à accroitre les efforts de protection.

Holly Westbrook est technicienne en restauration côtière au sein de l’organisme de protection de l’environnement Lake Huron Coastal Center.

Photo : Courtoisie

De spectaculaires falaises de calcaire plongeant à pic dans des eaux cristallines, des rives escarpées formées par danciens glaciers, des plages de sable blanc s’étirant sur des kilomètres… 

Ces paysages naturels uniques font du lac Huron un lieu dune biodiversité remarquable. Lest du lac se trouve à la frontière de deux aires climatiques, si bien que des plantes et des animaux du nord et du sud du Canada y ont élu domicile. 

La baie Georgienne, qui forme le plus vaste archipel deau douce du monde, abrite la plus grande diversité de reptiles et damphibiens du Canada. 

Ses 30 000 iles et près de 20 000 zones humides constituent un sanctuaire pour 50 espèces animales et végétales menacées, dont certaines sont endémiques.

«Comme les iles sont isolées, avec une juxtaposition de milieux humides et secs, elles abritent de nombreuses communautés écologiques rares», souligne la technicienne en restauration côtière au sein de lorganisme de protection de lenvironnement Lake Huron Coastal Center, Holly Westbrook.

Patricia Chow-Fraser est biologiste à l’Université McMaster. Elle étudie les zones humides de la baie Georgienne depuis près de 20 ans.

Photo : Courtoisie 

On y trouve notamment deux types de serpents en voie de disparition : la couleuvre fauve de lEst et la seule population canadienne de crotale massassauga de l’Est.

Six espèces de tortues deau en péril, protégées au niveau fédéral et provincial, y ont également trouvé refuge. 

Parmi elles se trouve la tortue mouchetée, une espèce dite parapluie. «Sa santé reflète celle de tout l’écosystème. Sa sauvegarde va aider à protéger dautres espèces», explique la biologiste à lUniversité McMaster, Patricia Chow-Fraser, qui étudie les zones humides de la région depuis près de 20 ans. 

La tortue mouchetée est une espèce menacée dite parapluie. Sa santé reflète celle de tout l’écosystème.

Photo : Jason King, Pixabay

Bill Lougheed est directeur général de la Fiducie foncière de la baie Georgienne, organisation à but non lucratif, qui protège près de 53 km2 de terres dans la baie Georgienne.

Photo : Courtoisie

Territoire de plus en plus fragmenté

«Ces espèces se portent bien, car 90 % des forêts et 80 % des zones humides de la baie sont intactes», salue le directeur général de la Fiducie foncière de la baie Georgienne, Bill Lougheed, un organisme à but non lucratif qui protège près de 53 km2 de terres de cette région. 

Mais lurbanisation le long du rivage menace cette biodiversité unique. Traditionnellement, les régions côtières au sud du lac sont plus peuplées et lactivité économique y est plus importante. 

«À cause de la surpêche, de la pollution, de lindustrialisation, il ne reste plus qu’une infime portion de la biomasse qui existait au moment de larrivée des Européens», observe le directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever,  David Sweetnam, dédiée à la recherche scientifique et à la sensibilisation.

Il prend lexemple de la truite de lac : il y en avait 12 sortes, mais, aujourdhui il ny en a plus que deux.

«Le développement sest récemment intensifié au nord, autour de la baie Georgienne et de l’ile Manitoulin. Des territoires jusqualors préservés sur le plan écologique ont vu certaines menaces saggraver», ajoute Holly Westbrook.

Le territoire est aussi de plus en plus fragmenté. «Avec la multiplication des routes, il y a une énorme mortalité des reptiles et des amphibiens», rapporte Bill Lougheed. La Fiducie foncière de la baie Georgienne qu’il dirige creuse des passages souterrains spécialement pour les batraciens et autres tétrapodes.

La baie Georgienne compte 20 000 zones humides, qui abritent notamment la plus grande concentration d’amphibiens du Canada.

Photo : Patricia Chow-Fraser

Lorganisme veut créer un corridor à lest de la baie Georgienne afin que les espèces se déplacent en toute sécurité. Il sagira dune bande de terre protégée de 10 000 hectares. 

Par ailleurs, les abords du lac attirent de plus en plus de citadins qui veulent se mettre au vert. «Depuis la pandémie, les maisons se multiplient toujours plus proches de leau. Les gens endommagent des zones humides fragiles en y construisant des pontons et des quais», sinquiète Patricia Chow-Fraser.

Rejets deaux usées en hausse 

Ces aménagements «rapides et mal planifiés» détériorent la qualité des eaux lacustres, selon la biologiste Chow-Fraser : «La hausse de la population saccompagne dune augmentation des rejets deaux usées et de fosses septiques». 

Ces rejets, riches en nutriments, peuvent causer de leutrophisation. Autrement dit, des algues se développent rapidement et de manière incontrôlée dans le lac, jusquau point où elles asphyxient le milieu et tuent toute forme de vie. 

David Sweetnam confirme ces inquiétudes. Il évoque lincapacité des stations de traitement des eaux usées d’éliminer certains composés chimiques, comme les médicaments : «Ils se retrouvent dans le lac et dérèglent le système hormonal des espèces aquatiques.» 

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David Sweetnam, directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever dédiée à la recherche et à la sensibilisation.

Photo : Éric McIntyre

Le directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever mentionne également le problème des microfibres de plastique qui perturbent la reproduction du zooplancton et de certains insectes, à la base de lalimentation des poissons. «L’éclosion de ces organismes vivants est retardée de plusieurs semaines. Les poissons en quête de nourriture sont affamés et meurent en surnombre», révèle David Sweetnam. 

La propagation despèces envahissantes transforme également la biodiversité. Huit nouvelles espèces de ce genre, introduites volontairement ou accidentellement par lhumain, se sont répandues dans le lac ces dix dernières années. 

«Elles ont détruit la diversité biologique de nombreuses zones humides», insiste Holly Westbrook. Par exemple, la lamproie marine [sorte de parasite ressemblant à languille] a fait considérablement chuter les populations de poissons indigènes. Et le gobie à taches noires est un redoutable prédateur qui mange les œufs des autres poissons. Aussi, les phragmites, plantes herbacées venues dEurope, colonisent dimmenses aires et entrainent la disparition des plantes natives en un temps record. 

«On est sur une pente glissante»

David Sweetnam nhésite pas à parler de «désert biologique» dans certaines parties de la baie Georgienne à cause des ravages causés par la moule quagga, vivant jusqu’à 200 mètres de profondeur. «Comme elle mange le phytoplancton et le zooplancton, il ne reste plus de nourriture pour les autres espèces et l’écosystème s’écroule», alerte-t-il. 

Le lac Huron nest pas non plus épargné par lemballement du thermomètre planétaire. À limage du lac Supérieur, la température de leau augmente et la couverture de glace se réduit année après année. Surtout, à cause des changements climatiques, le lac atteint des niveaux deau extrêmement bas, ou inversement, très élevés. 

En temps normal, l’écart entre le niveau deau le plus faible et le plus élevé est de 1,9 mètre. De récentes modélisations dEnvironnement et Changement climatique Canada anticipent une amplitude de 3,35 mètres.

«De 1999 à 2013, on sest retrouvé avec des niveaux les plus faibles de l’histoire. C’était du jamais vu, les effets sur la biodiversité ont été délétères, témoigne Patricia Chow-Fraser. Certains poissons côtiers ont réussi à migrer vers des eaux plus profondes, mais la plupart nont pas eu le temps de sadapter.»

En raison du réchauffement climatique, les espèces envahissantes prolifèrent plus vite. «L’écosystème va irrémédiablement changer, les espèces indigènes ne vont plus être assez compétitives pour survivre», tranche David Sweetnam. 

Lensemble des acteurs interrogés insiste sur la nécessité absolue dintensifier les efforts de protection. «On est sur une pente glissante. Si on ne prend pas pleinement conscience des menaces, on verra probablement un déclin sans précédent du vivant dici quelques décennies», prévient Patricia Chow-Fraser.

À la baie Georgienne, 90 % des forêts et 80 % des zones humides sont intactes.

Photo : Kosta, Pixabay

Comment sauver la biodiversité du lac Huron? 

LOrganisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a dores et déjà ajouté en 2004 lest de la baie Georgienne à son réseau mondial de réserves de biosphère. Lobjectif est de concilier la conservation de la nature et le développement économique.

La réserve englobe près de 350 000 hectares de forêts, de lacs, de rivages et diles, ainsi que le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne

Il existe également un accord conclu avec les États-Unis sur la qualité de leau des Grands Lacs ou encore une stratégie de conservation de la biodiversité à l’échelle du lac Huron.

«Au-delà de ces traités et stratégies, on doit plus que jamais œuvrer sur le terrain, acheter des terres pour les sanctuariser, sensibiliser et éduquer le public dès le plus jeune âge pour changer les pratiques, insiste David Sweetnam, directeur général de Georgian Bay Forever. Les gens doivent arrêter de jeter nimporte quoi dans leau.»

De son côté, le Lake Huron Coastal Center a lancé plusieurs programmes faisant appel aux riverains, y compris une initiative pour le nettoyage des plages. Il offre aussi à des jeunes la possibilité de participer à un camp d’été pour en apprendre plus sur les écosystèmes du lac et les techniques de restauration.

Le centre a également un programme grâce auquel des habitants collectent diverses données le long des côtes et les transmettent aux scientifiques. Enfin, lorganisme travaille à la restauration de dunes avec des propriétaires privés, des entreprises et des municipalités. 

Pour Patricia Chow-Fraser, biologiste à lUniversité McMaster, il est important dassocier les Premières Nations aux efforts. Pour ses recherches sur la tortue mouchetée, elle travaille avec deux communautés autochtones : «On leur enseigne les techniques modernes et elles nous transmettent leurs connaissances traditionnelles. Si lon veut sauver la biodiversité, cest la seule manière.»