le Mercredi 8 février 2023
le Mardi 24 janvier 2023 16:13 Éducation

Maintenir les droits scolaires à coups d’épingles à chapeau

En janvier 1916, l’Ontario français s’est mis en colère. Le 7 du mois, pour être précis, 70 femmes, munies entre autres d’épingles à chapeau, résistent à la police et réussissent à garder ouvertes les classes dans lesquelles les enseignantes continuaient obstinément d’éduquer — illégalement — les élèves en français. L’autorité du gouvernement ontarien est ébranlée.

C’était une colère qui grondait au sein des francophones de l’Ontario depuis quatre ans. Depuis que le gouvernement provincial avait décrété que l’enseignement en français serait contraire à la loi.

Mais revenons un peu en arrière…

Fin 19e siècle : la population franco-ontarienne explose : elle passe de 14 000 personnes en 1842 à plus de 100 000 en 1881. En 1900, les francophones forment 10 % de la population provinciale et constituent même la majorité dans plusieurs régions de l’Est et du Nord.

Ce flux migratoire francophone affole une partie des anglophones de l’Ontario, dont les loges orangistes et des membres du clergé catholique irlandais.

Le Règlement 17

Photo : Wikimedia Commons

L’infâme Règlement 17

Quand on a peur, on prend parfois des décisions radicales. C’est ce que fait le premier ministre James Whitney en juin 1912.

Sous prétexte d’assurer une meilleure qualité de l’éducation, le gouvernement ontarien adopte le tristement célèbre Règlement 17, qui interdit l’enseignement en français dans les écoles, sauf à raison d’une heure par jour en 1re et en 2e année seulement.

Bref, on sonne le glas des écoles francophones ou bilingues en Ontario. On vise carrément l’assimilation… pour le soi-disant bien commun.

À l’époque, tout comme aujourd’hui, l’Ontario a deux grands réseaux scolaires : public (non confessionnel) et catholique (aussi appelé «séparé»). La Constitution de 1867 protégeait les écoles catholiques de l’Ontario, mais l’éducation en langue française dans la province n’était pas un droit reconnu. Le gouvernement ontarien avait donc le champ libre pour ses actions.

Ottawa à l’avant-scène de la lutte

D’abord, le Conseil des écoles séparées d’Ottawa refuse de mettre en œuvre le Règlement 17 et demande à son corps enseignant de continuer à faire ses classes en français. Cette «désobéissance civile» perdure pendant toute l’année scolaire 1912-1913. 

Le gouvernement coupe alors les vivres au Conseil, mais celui-ci réussit à maintenir les écoles ouvertes, notamment en économisant sur l’entretien des bâtiments.

Le gouvernement revient à la charge en avril 1915 et dissout le Conseil des écoles séparées d’Ottawa pour le remplacer par un organe de trois membres qu’on appellera par dérision la «Petite Commission».

C’était sans compter l’arrivée en scène des sœurs Diane et Béatrice Desloges.

Ancienne école Guigues, avril 2020. 

Photo : Jean-Paul Gringault, Wikimedia, Creative Commons, Share Alike 4.0 international

En septembre 1915, ces deux enseignantes sont embauchées pour faire la classe à l’école Guigues, en plein cœur d’Ottawa. Pas question pour les sœurs Desloges d’enseigner en anglais. Elles défient ouvertement le Règlement 17 et les directives de la Petite Commission, qui menace de révoquer leur brevet d’enseignement.

Début octobre, la Petite Commission leur interdit l’accès à l’école et embauche des enseignantes anglophones pour les remplacer. Mais celles-ci se retrouvent devant des classes vides, les parents boycottant désormais l’école.

Pendant ce temps, les sœurs Desloges, déterminées, aménagent des classes dans divers lieux de la ville, comme dans des espaces commerciaux vides ou un sous-sol d’église.

En janvier 1916, les parents n’en peuvent plus des conditions dans lesquelles leurs enfants sont contraints d’apprendre. La situation se corse.

Ne manquez rien de ce que nous publions sur le site.

Le Voyageur offre une vue d’ensemble de la francophonie et de la vie dans le Nord-Est de l’Ontario.

Compte rendu des événements du 7 janvier 1916 dans le journal Le Droit. Photo d’un article du journal Le Droit, tiré d’un article sur le centenaire de la Guerre des épingles. 

Photo : Archives Le Droit

Quand les femmes prennent les choses en main…

Le 4 janvier, 70 mères et 50 pères investissent l’école Guigues afin de réintégrer de force les sœurs Desloges dans leurs classes. Les femmes arrivent avec des épingles à chapeau (en métal et de 6 à 8 pouces, précise-t-on), de rouleaux à pâte, de ciseaux et même de poêles en fonte. Les hommes montent la garde à l’extérieur de l’édifice.

Le 7 au matin, quelques policiers d’Ottawa escortent un représentant du gouvernement ayant pour tâche d’empêcher les sœurs Desloges d’entrer. Dans son édition de ce jour-là, le journal Le Droit relate les évènements : 

«Jusque vers l’heure de la classe, tout fut calme, mais vers les 8.30 heures, une grande foule de femmes, d’hommes et d’enfants accompagnant les Demoiselles Desloges sont arrivés à l’école Guigues pour (les faire) entrer. Comme bien on pense, la porte était fermée à clef, mais il fallut l’ouvrir pour laisser entrer une autre institutrice et une dizaine d’hommes ont profité de cette occasion pour entrer.»

Quelques-unes des mères et enseignantes qui ont défendu à coups d’épingles à chapeau l’éducation en français dans l’école Guigues d’Ottawa. Diane et Béatrice Desloges : troisième et quatrième de la première rangée.

Photo : Wikimedia Commons, domaine public

Les trois policiers sont évidemment débordés et demandent des renforts. Plus de 25 autres policiers se présentent peu après devant l’école, matraque à la main. C’est alors qu’a lieu la fameuse confrontation entre les mères et les policiers qu’on appellera la «Guerre des épingles».

Lors de la mêlée, on lance de la glace aux policiers, l’un d’eux est mordu et un autre aura un œil au beurre noir. 

Les forces de l’ordre ne font pas le poids devant ces femmes bien décidées à protéger l’école et l’éducation en français. Les policiers sortent en courant après avoir reçu des coups de rouleaux à pâte et d’épingles à chapeau.

Entretemps, profitant du chaos, les sœurs Desloges s’infiltrent dans l’école par une fenêtre.

Les mères maintiendront la garde pendant le reste de l’année scolaire. Des manifestations ont lieu contre le Règlement 17 à Ottawa et un peu partout dans la province, empêchant le gouvernement de mettre complètement en œuvre sa mesure.

Après la crise, les écoles francophones évoluent en marge du système scolaire officiel.

En 1925, le gouvernement provincial forme une commission d’enquête pour trouver une solution à la crise. À la suite du dépôt du rapport de cette commission, en 1927, le Règlement 17 est abandonné. Il ne sera officiellement rayé des statuts de la Province qu’en 1944.

Des élèves d’Ottawa manifestent contre le Règlement 17. Février 1916. Photo : Wikimedia Commons. Domaine public

Photo : Wikimedia Commons, domaine public